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Drongen 2014. Une journée consacrée à l’éthique : pourquoi ?

Sylvie Kempgens
Publié dans Bulletin PAVÉS n°39 (6/2014)


PAVÉS a donc organisé une journée de réflexion, de partage et de rencontre sur les questions éthiques à l’intention de ses hôtes européens le 2 mai dernier à Drongen. Parce que ces questions de vie ou de mort concernent chacun. Parce que dépénalisation de l’avortement et euthanasie sont (re)venues ces derniers mois au devant de l’actualité en Belgique, en France, en Espagne. Parce que le terrain sur lequel le Réseau européen Églises et Libertés se bat au niveau du Parlement européen, est celui des ingérences des autorités religieuses dans le champ démocratique.

Il était donc très intéressant d’entendre une professeur de morale laïque et un théologien dominicain converger sur la question de la dépénalisation de l’euthanasie des mineurs, très interpellante pour nos visiteurs européens. "Cette loi a été prise dans la précipitation pré-électorale ; certes, elle a été précédée d’un bon débat, mais il aurait fallu écouter les gens de terrain ; il n’est pas sain de légiférer sur des cas exceptionnels (les souffrances extrêmes d’enfants) ; les élus focalisent le débat sur les questions éthiques parce qu’ils sont impuissants face aux problèmes socio-économiques !"

Après avoir écouté avec grand intérêt les contributions de l’une et de l’autre – Sylvie Schoetens (voir p. 8) et Ignace Berten (p. 11) – les quelque 50 participants (30 Belges et 20 visiteurs de neuf pays européens différents) ont, sous la houlette de Benoît Van Cutsem, éthicien, membre de la Communauté de base du Relais, passé leurs convictions à l’épreuve de cas cliniques. Concrètement, les participants ont donc dans une certaine mesure fait l’expérience de l’éthicien, qui doit aider à la prise de décision en un temps toujours trop court, parvenir à dégager les individus de la pression du groupe, les aider à dépasser l’émotion, qui doit naviguer entre "ce qu'on devrait  faire" et "ce qu’il est possible de faire", pour envisager la solution du moindre mal sans (trop de) frustrations, sans culpabilité, sans verser dans l’indifférence ou le cynisme.

Après avoir entraîné la salle dans un exercice ô combien bouleversant et déstabilisant (voir p. 18), Benoît Van Cutsem a décodé le travail effectué et donné son éclairage pour nous permettre d’être plus lucides sur nos valeurs.

Avec ces cas cliniques, il nous appelait avant tout à réfléchir par nous-mêmes, car souvent les convictions trop rigides amènent à préconiser une solution dont on ne peut se satisfaire : quand on dit qu’on choisit la vie, pense-t-on à la durée ou à la qualité ? Dans les questions éthiques, les deux vont rarement de pair. Il nous apprend que, d’un point de vue déontologique, le médecin a l’obligation d’entendre la demande (p. ex. d’euthanasie) et de la reconnaître légitime, même s’il n'est pas obligé d’y accéder. Par ailleurs, juridiquement, le médecin n’a pas le droit de s’acharner mais il faut savoir que la notion d’acharnement n’est pas définie, c’est un jugement posé sur une intervention.

Quant à nos valeurs, tout en haut de l’échelle, on trouve les principes généraux, de type Liberté-Égalité-Fraternité, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, avant elle le Décalogue ("Tu ne tueras point") ; les principes ont une très grande valeur symbolique, voire idéologique ; ils sont formulés d’une façon générale, souvent comprise comme absolue ; ils restent à l’écart des problèmes d’application ou d’applicabilité ; ils fondent l’éducation, la formation ; celui qui énonce des principes se doit d'être cohérent avec ses sources fondatrices (Torah, Évangiles, Coran, ...).

Ensuite viennent les normes générales ; l’exemple par excellence en est la loi ; les normes générales trouvent leur fondement dans les principes généraux, dont elles entendent être une traduction concrète, et plus précise ; p.ex. la loi fait la distinction entre l’homicide volontaire et l’homicide involontaire, avec ou sans préméditation ; celui qui émet les normes générales (le Parlement) est confronté à de multiples contraintes : il doit gérer le pluralisme de la société, assurer l’applicabilité de la loi, notamment par un système de sanctions, et les lois qu’il promulgue doivent être cohérentes avec l’ensemble du droit.

On perçoit la distinction entre ces deux premiers niveaux dans la citation de l’éthicien français Patrick Verspieren sj, à propos de la dépénalisation de l’avortement : "C’est une mauvaise règle morale et une bonne décision politique."

À l’échelon suivant, on trouve les normes spécifiques, pensons aux codes de déontologie.

Et au final, face au cas individuel, c’est le jugement pratique qui intervient, quand il s’agit d’une application concrète ! La portée du jugement se limite à la situation à ce moment-là. À ce stade, la logique philosophique et la logique sociale s’estompent et sont relayées par une logique de situation. Le jugement personnel est bien sûr inspiré par les principes et les normes générales, mais il n’en est pas l’application simple, qui consisterait à mettre l’homme au service de la loi (or, "le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat" - Marc, 2,27).

On entre ici dans le domaine de la responsabilité personnelle : la dernière instance avant la décision est la conscience personnelle. On est plongé dans l’incertitude car les informations sont incomplètes, l’évolution incertaine, etc. C’est très insécurisant car le décideur va devoir faire un choix qui aura des conséquences concrètes, pour lui ou pour d’autres, sans plus être protégé par la loi ; il doit s’impliquer personnellement, prendre la décision qui lui semble la plus "favorable à la vie". Il lui faudra pour cela faire confiance en son intuition informée.

En éthique, la transgression est possible : une transgression raisonnée, dont on peut répondre en expliquant sa décision. Le droit prévoit d’ailleurs la transgression, sous un autre nom (l’état de nécessité) : "Il fallait agir comme ceci, même si c’est contre la loi".

Il faudra aussi être capable d'assumer psychologiquement cette transgression, ne pas s’en sentir coupable.

C’est un vrai travail d’adulte : affronter et vaincre la peur du conflit, le regard des autres, prendre son autonomie et l’assumer (ceux qui cherchent un guide, un père, une autorité extérieure, vont avoir du mal !), remettre ses valeurs en jeu. Construire son échelle de valeurs, ce n’est pas trahir ses principes !

Ainsi, ce jour-là, ceux qui croyaient pouvoir rester accrochés solidement à leurs principes – au nombre de qui j’étais – se sont trouvés embarqués vers le grand large. Expérience que nous ne sommes pas près d’oublier ...


Sylvie Kempgens (Communautés de base)


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