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Noir, Jaune, Blues... Et vert

Jean-Marie Culot
Publié dans Bulletin PAVÉS n°50 (3/2017)

"Face aux mythes négatifs, nous avons besoin de nouveaux mythes. Ce que disait déjà Spinoza : pour lutter contre une passion triste, il faut être capable d'en proposer une autre." [1]

Rachid Benzine, auteur de La Lettre à Nour.


 


Comme au sortir d'un mauvais sommeil, le pénible sentiment de ne plus trop savoir où l'on est. Comme au réveil dans un hôtel de Colmar, quand en rue je croise bientôt les passants, et que je les sais partisans du FN, près d'un sur deux ! Quand, à la lecture de l'enquête publiée par Le Soir[2] en janvier, je découvre, stupéfait et consterné, que je ne vis pas dans le pays où je croyais vivre : les gens que je croise sur mon trottoir, qui montent dans le bus, qui poussent leur caddie dans la supérette, ne sont pas des 'proches' pour moi mais, pour les trois quarts, des 'étrangers' à ma façon de voir. De ce Noir Jaune Blues, voici quelques indications sur l'évolution des opinions des Belges puis des réactions de musulmans.

Méfions-nous …

Que les décideurs politiques de l'Union Européenne, cotés favorablement à 47 % vingt ans plus tôt ne le soient plus qu'à 9 %, je le comprends, je le partagerais, au vu de leur inertie ou de leur impuissance face à la finance, à la fraude, à la corruption, sinon de leur connivence. Mais qu'un Belge sur cinq seulement accorde sa confiance à la presse et à la police ! Alors que j'apprécie le travail des journalistes, remparts de la démocratie, tels que celui des redoutables enquêteurs du Soir ; alors que je remercie de grand cœur la police de mon pays pour ses résultats en matière de terrorisme, même insatisfaisants. Je ne trouverais donc qu'un voisin sur cinq pour partager ce sentiment ! Troublant !

Mais alors, ce que je ne peux pas admettre, c'est une cote passant de 36 à 17 % pour l'Église. Dieu sait (!) si je suis critique à l'égard de ses crispations, de ses lenteurs et de son inadéquation aux attentes contemporaines, mais tout de même ! Parmi mes voisins qui descendent du bus, traversent l'avenue, rangent leurs caddies, quatre sur cinq ne feraient pas confiance à l'Église ! Mais diable ! Les permanents de l'Église ne sont pas, à ma connaissance, dans leur ensemble, des mafieux, des flemmards, des tordus, des profiteurs ou des hypocrites et l'Église n'est pas que ses permanents. Quelle méfiance ! Cela me gêne, m'inquiète profondément, de me savoir en compagnie de gens baignant dans un tel marasme de suspicion. Et tout autant quand il s'agit de juger la justice : 20 % seulement d'avis favorables ! Quatre de mes voisins sur cinq formuleraient de si graves réserves à l'égard de leurs magistrats ! Non mais ! Nous sommes tout de même dans un État de droit, et qui fonctionne, et mieux qu'à 20 % !

On relèvera, moins étonné, que les partis politiques ne recueillent, au fond du panier, qu'un dérisoire 9 %, un impitoyable 9 %. Il est vrai que, comme vers les décideurs européens, c'est vers eux et les politiciens du cru que l'on se retourne quand on voit se creuser les inégalités, s'incruster les systèmes de fraude, se banaliser les agressions à l'environnement, se perdre dans l'indifférence les appels des réfugiés : leur résignation sinon leur complaisance ! Oui, 9 % ! Le constat est brutal : plus de 60 % de Belges estiment aujourd'hui que le système politique actuel est globalement en échec, et que la société va droit dans le mur. Retournez-vous dans la rue : un passant sur deux, plus d'un même !

…et de qui ?

Le racisme et l'islamophobie ont assez récemment fait leur lit chez nous. Les trois quarts de mes 'voisins' pensent et disent : Aujourd'hui on ne se sent plus chez soi comme avant ; et soixante-quatre sur cent : Les étrangers viennent profiter de notre système social. Près de la moitié de la population (45 %) – j'ai peine à le croire – considère que le gouvernement hongrois a raison d'avoir construit récemment un mur pour empêcher les migrants réfugiés d'entrer en Hongrie. Sans doute la question des immigrés s'impose-t-elle aujourd'hui plus qu'hier, mais c'est désormais pour distiller un profond pessimisme sur les chances de vivre ensemble. Les affirmations s'enchaînent : les immigrés doivent s'assimiler (66 %) mais en réalité ils ne font pas d'efforts pour s'intégrer (57 %) et même, ils veulent nous imposer leur façon de vivre (67 %). Une opinion confortablement majoritaire.

Même si bien des Belges ont des parents ou des ancêtres étrangers, l'idée d'une pureté en danger reste un ressort puissant de suspicion : Même après plusieurs générations, les descendants d'un immigré ne seront jamais vraiment belges. Et cette peur se double – et ce serait récent – de celle du musulman : L'afflux de réfugiés qui arrivent actuellement en Europe me fait peur car ce sont des musulmans (pourcentage considérable de 63 %, qui concerne surtout les 65 ans et trois catholiques pratiquants sur quatre). Désormais, ce sont 'eux'.

Écoutons-les. Trois questions furent posées à 400 personnes musulmanes sur la stigmatisation, leur adhésion à la société et la place de l'Islam dans leur vie. Heureuse surprise ? Deux tiers des musulmans ne sont pas dans une vision conservatrice de l'islam, et huit sur dix estiment qu'ils adoptent un mode de vie assez proche de celui de leurs voisins. Mais ils se sentent perçus comme 'étrangers' ou même comme 'terroristes' – ce qui n'est pas du tout en adéquation avec leur image – et du coup ne se sentent pas à leur place ; mais, à tort selon plusieurs d'entre eux, ils restent passifs et abandonnent la conduite des communautés à des fondamentalistes minoritaires.

Un chiffre peut choquer : un tiers rejetterait le mode de vie occidental mais il s'agirait pour beaucoup d'un regard critique sur l'érotisme envahissant, sur l'alcool et l'ultralibéralisme, – d'une position distanciée partagée par beaucoup d'occidentaux. Qui n'est pas pour autant rejet global : Pour le reste, les musulmans de Belgique prennent de la modernité ce qui les intéresse.

Plus préoccupant, cette minorité (un tiers tout de même !) placerait volontiers la loi islamique au-dessus des lois belges, seule formule disponible à leurs yeux pour programmer l'amélioration de la société, avec la référence souhaitée à un divin incontestable. Si 65 % des musulmans appellent à une lecture différente du Coran, ils ne sont plus que 49 % à penser que les théologiens devraient réinterpréter les textes du Coran, sortir d'une lecture littéraliste au premier degré. Et ils seraient 10 % à se sentir marginalisés ou se marginalisant eux-mêmes, n'imaginant pas pouvoir dialoguer sur les questions sociales, éthiques et de valeurs, un noyau. Redoutable repli mais que connaissent aussi les mondes chrétiens, l'un renforçant l'autre !

Une quasi-totalité de 91 % condamne formellement les attentats. En restent 9 autres tout de même ! Mais ce peut être pour des considérations géostratégiques. Pourquoi s'indigner pour Paris et Bruxelles, et toujours compter pour rien le Yémen et la Birmanie ? Et pourquoi cette obsession à caricaturer le prophète ?

Et donc ?

Où nous situer, les proches de PAVÉS, intéressés aux réformes ? Pourrions-nous nous compter, sans prétention, au sein de cette minorité critique mais ouverte, de cette fraction de résistants (25 %) qu'identifie l'analyste de l'enquête, à côté des traditionalistes, des abandonnés du système et des ambivalents. Refusant bien évidemment que 'nous', ce soit face à 'eux' ; mais 'nous' tous dans le patchwork bigarré des origines et religions multiples, dans une prometteuse belgitude composite.

Sans doute, ferions-nous nôtre l'appel de Béatrice Delvaux dans Le Soir du 9 janvier : "… sommes-nous capables de faire émerger des structures démocratiques, de nouveaux acteurs inclusifs pour mener ces combats, retisser du lien, redonner de la perspective, reprendre le contrôle et redonner du sens à ce paysage fragmenté, dominé par des forces financières et économiques qui échappent au champ politique ?

Cela demande une véritable réforme pour les partis, les syndicats, mais plus globalement pour tous ceux qui croient, aujourd'hui encore, détenir une part de ce pouvoir visiblement rejeté, décrié, délégitimé. Mais cela exige aussi des citoyens qu'ils ne soient pas que dans la plainte et le regret du bon vieux temps, qu'ils croient à la force et la puissance de leur mobilisation et de la prise en main créative, revendiquée et habitée de leur destin.

C'est très compliqué, mais l'enquête que nous publions dès aujourd'hui ne permettra à personne de dire : 'Nous ne savions pas'."


Jean-Marie Culot (Hors-les-murs)

Notes :
[1]  Le Soir des 14-15/01/2017, p. 32[2]  Vingt ans après la Marche blanche, un nouveau 'Noir Jaune Blues' est livré par Le Soir (au long de la semaine du 9 janvier 2017) et la RTBF, recueillant le sentiment de 4700 Belges. Fruit de 50 entretiens qualitatifs avec les chercheurs de Survey & Action pour dégager les thèmes importants, puis de l'interrogation de 800 Flamands, 800 Wallons et 600 Bruxellois, et sélectionnés comme tels 400 musulmans, (entretiens de 45 à 90 min.) du 15/09 au 30/10 2015. Et enfin l'interrogation d'un échantillon analogue après les attentats de Paris, du 20/08 au 20/09 2016. Les item sont des verbatim entendus de façon récurrente. La marge d'erreur est de 2 %.

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