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Vivre en habitat groupé

Jacqueline De Cat - Hansen
Publié dans Bulletin PAVÉS n°50 (3/2017)

Dans le contexte actuel où de nouveaux modèles de vie sociale sont expérimentés, comme alternative aux impasses de la société de consom-mation mondialisée et de l’individualisme grandissant, le logement a une place de choix.

Un nombre croissant de personnes se plaignent de leur travail devenu moins sûr, plus compétitif, plus stressant, nécessitant de longs trajets, et ressentent un inquiétant et paradoxal isolement, même dans les villes.

Comment retrouver plus de maîtrise de sa vie, recréer des liens, et du bonheur à être ensemble ? Comment aussi rencontrer les défis environne-mentaux, quand on voit l’espace vert envahi de nouvelles constructions, et plus généralement, notre empreinte insoutenable à long terme ?

L’expérience d’habitat groupé, appelé aussi cohabitat, tente d’apporter une réponse, qui concilie dans un juste équilibre le besoin de vie privée et de convivialité choisie, et qui développe l’autonomie des personnes.

De quoi s’agit-il, précisément ?

Le site https://www.habitat-groupe.be/  propose cette définition :

« L’habitat groupé est un lieu de vie où habitent plusieurs entités (familles ou personnes) et où l’on retrouve des espaces privatifs ainsi que des espaces collectifs. L’habitat groupé est caractérisé par l’autogestion (la prise en charge par les habitants), et par le volontarisme, c’est-à-dire la volonté de vivre de manière collective. Ce type d’habitat devrait permettre l’épanouissement de la vie sociale (au travers des espaces communs) sans altérer l’épanouissement de l’individu (au travers de sa sphère privée). »

 

Toutefois, le concept d’habitat groupé recouvre une série d’expériences très diverses. Si on voit qu’il ne s’agit pas de vie entièrement communautaire – c’est important de le souligner – l’investissement collectif varie énormément dans les différents projets.

Ainsi, l’économie réalisée peut être l’unique motif, une manière de rendre l’habitat abordable, sans plus. De ce minimum à un projet commun fort impliquant, très structuré et bien défini, les profils choisis par les différents groupes offrent une palette diverse. A noter qu’en dehors de règles basiques de fonctionnement, l’activité collective est la plupart du temps optionnelle.

La variété des habitats groupés tient aussi aux différents types de personnes qu’ils réunissent :

- des familles avec enfants,

- des familles avec aussi des personnes âgées, dans un projet intergénérationnel

- des personnes âgées, seules ou en couple,

- des personnes précarisées par handicap ou par exclusion sociale, …

La variété se manifeste aussi dans les projets. L’accent peut être mis sur la solidarité, l’entraide, la spiritualité, la sauvegarde de l’environnement, ou d’un patrimoine (par exemple l’abbaye de St-Denis-en-Broqueroie) …

Les habitats groupés connaissent un succès renouvelé. Il en existe déjà quelques centaines en Belgique, tant à Bruxelles qu’en Wallonie, et aussi en Flandre (www.samenhuizen.be). Cela saute aux yeux sur les cartes interactives qui les répertorient, disponibles sur les deux sites mentionnés.

Partis d’un premier essai en 1972 au Danemark, le modèle s’est répandu en Suède, aux Pays-Bas, puis aux pays anglo-saxons, et à bien d’autres où les solidarités traditionnelles ne fonctionnent plus.

Sans surprise, une abondante documentation sur les habitats groupés est disponible sur internet. On y sent tout un réseau fort mobilisé.

Pointons tout un dossier, fouillé et nuancé, de La Revue Nouvelle, de février 2008 : Le logement déménage. Les différents articles sont accessibles sur le site www.revuenouvelle.be/Le-logement-demenage (là, cliquer sur 'dossier'). Un article de la même revue, du n° 3 de 2015, « Aménager son autonomie en habitat groupé », s’obtient sur commande.

À trouver en ligne aussi, un intéressant mémoire d’architecture, plein d’exemples illustrés, brosse tout un panorama d’expériences, et se focalise sur les limites entre privé et collectif :

https://www.habiter-autrement.org/04_co-housing/contributions-04/Memoire-habitat-groupe-par-ses-limites-Camille-Eeman-2009.pdf

La revue En question du Centre Avec annonce pour ce mois de mars 2017 un article : « Abbeyfield, un habitat groupé participatif pour seniors ». http://www.centreavec.be/site/En-question-notre-maison-commune-pistes-pour-incarner-la-transition.  Voir l’organisation, qui a déjà une longue expérience : http://www.abbeyfield.be/fr/

Les défis rencontrés pour monter un habitat groupé ne manquent pas : trouver le mode de fonctionnement participatif du groupe concerné, structurer le projet, trouver le lieu, définir les plans de construction ou de rénovation, déminer les aspects financiers, juridiques, urbanistiques, prévoir comment évoluer au fil des années.

Une aide à la création est offerte par Habitat et Participation, une ASBL créée en 1982 à Louvain-La-Neuve : des outils méthodologiques, comme des guides pratiques, grille d’analyse, des sessions de formation, conférences, portes ouvertes, plateforme d’offres et demandes, accueil en permanence.

***

Comment se vivent ces habitats groupés ?

Nous avons cherché à avoir un écho vécu avec le recul d’un bon nombre d’années.

 

D’où la visite de La Grande Maison, à Braine-l’Alleud.

Avec quatre maisons mitoyennes dotées de grands balcons, plus deux maisons voisines construites après, et à l'arrière un beau grand jardin commun, l'aspect extérieur de La Grande Maison est simple et riant.
Le projet, datant d'une trentaine d'années, a été porté par quatre familles qui partageaient depuis cinq ans une grande maison à Bruxelles. Des enfants étaient nés, les couples et les familles avaient déjà une certaine maturité. Il fallait plus d'espace.

C'est donc avec la chance d'avoir une bonne idée des besoins, des limites et des proximités souhaitables que l'aventure a pris forme. Partie intégrante du projet, la prise en charge d’un ami incapable de vie autonome, ne sachant bouger que la tête, devenait possible en mutualisant la charge.

Le rez-de-chaussée abrite les espaces communs, salle de réunion et chapelle toute symbolique, garage à vélos, ainsi que l’appartement de l’ami à mobilité réduite. Les deux étages supérieurs sont ceux des maisons séparées, chaque famille étant propriétaire de sa maison.

Le groupe s’est défini au départ comme une communauté de familles, vivant non pas en autosuffisance, mais insérée dans la vie et le monde, chacun avec ses propres activités socioprofessionnelles et ses engagements ; le groupe se donne les moyens d’une vie spirituelle, jugée importante et vécue dans le respect de l’évolution de chacun.

Une charte régulièrement retravaillée reprend les valeurs et orientations auxquelles le groupe adhère.

Une réunion par semaine pour les adultes, qui est un partage de vie, assure la cohésion du groupe, maintenue à travers toutes ces années. Précédé d’un moment d’intériorité préparé à tour de rôle avec créativité et liberté, ce temps d’échange s’est révélé essentiel et bénéfique à l’épanouissement de cha-cun – une chance folle ! Il fallait veiller à la qualité du partage, dans le respect de l’intimité, des fragilités, des besoins différents, de l’égalité des personnes et de la possibilité pour tous de prendre sa place – il n’y a pas de gourou ! Par rôle tournant, un veilleur se soucie du tissu communautaire, de ce que le point d'attention et les défis soient rencontrés, de ce que la parole circule.

Convaincu qu’il faut prendre soin des relations pour qu’elles fonctionnent, le groupe a adopté une méthode d’écoute profonde, patiente et laborieuse, qui assure la compréhension mutuelle. Cela a permis de gérer tensions, conflits et réconciliations, sans oublier l’humour. Et aussi de cueillir les fruits de ce travail, le plaisir qu’il y a à partager. Célébrer tout cela avec gratitude est vraiment un plus.

Un repas par mois réunit tout le monde, des fêtes et sorties sont aussi organisées, avec souplesse.



Et qu’en est-il de l’avenir ? Maintenant, c’est une période de changement. Les enfants sont partis, d’autres projets naissent. Il y a de nouveaux défis. Une formule intergénérationnelle ? Plus simple, plus écologique, dans la ligne de la décroissance ? Plus de solidarité ? Il ne faut pas attendre les 80 ans pour bouger, chercher ce qui est possible.

 

 

Que faut-il pour réussir un habitat groupé ?

Gisèle Vandercammen, vivant elle-même en habitat groupé à Bruxelles, au Jardin du Béguinage (voir l’article du bulletin Pavés n° 10 de mars 2007), nous partage quelques échos de recherches en ce sens.

 

 

 

Projet 'habitat solidaire et intergénérationnel' rue des Moucherons

Quelles valeurs sont importantes au sein de l’habitat solidaire :

 

-    Le respect : des règles, des choix de chacun, de la vie privée, de l’intimité, des idées des autres.

-    L’égalité de traitement de chacun/Accepter la différence

-    l’ouverture d’esprit.

-    Le partage (la générosité)

-    L’aide/ l’entraide (penser à l’autre)

-    La solidarité

-    L’empathie

-    Que tous puissent bien manger et bien boire, et parfois ensemble

-    L’écoute

-    Le dialogue

-    Savoir pardonner

-    L’honnêteté

-    Le courage

-    L’amour des autres, des enfants et de sa famille

-    La famille, l’esprit de famille et de groupe

Ce groupe invite des représentants de 3 autres habitats groupés.


Connaissant la note ci-dessus, j’ai présenté « Le jardin du Béguinage » (lieu – durée – historique)

Les valeurs indispensables : Autonomie et solidarité.

Les temps de réunion : créer ou garder le lien social Un petit-déjeuner par semaine, suivi d’un temps de parole.

Ce qui nous manque : un lieu de réunion, nous sommes obligés de nous réunir en tournante.

Comment se fait la sélection : il y a bien une liste d’attente mais surtout nous faisons connaissance avec les candidats et nous arrivons à un  consensus, sinon nous votons.

Le respect des familles sur le site : s’adresser aux parents s’il y a un problème avec un enfant.

Ensuite viennent les questions très concrètes : nous sommes locataires, nous avons nos chauffages individuels, nous payons un loyer et des frais de gaz, électricité, eau, d’après nos compteurs de passage. Nous sommes sur pied d’égalité, tous membres de l’ASBL, et nous avons deux administra-teurs délégués des habitants.

 

 

***

 

Un deuxième habitat se présente : « l’Échappée »

Mathieu nous dit qu’il a eu un premier projet en 2007 qui a foiré – sans explication. Il a recommencé en 2010 à Laeken, près du Canal. Une vingtaine d’adultes et, si je me souviens bien, 15 enfants. Ils ont un lieu de réunion. Chacun a une petite charge.

Etre juste et transparent, bien calculer les heures qu’on donne pour le groupe.

Bien organiser les réunions ; ordre du jour minuté ! Anticiper les problèmes.

Valeur : « personne n’a jamais « la vérité » !

 

***


Présentation de l’habitat groupé intergénérationnel de Cureghem

Solange et Bernard habitent à Cureghem dans cet habitat groupé intergénérationnel. Ils ont choisi le quartier et ont acheté les maisons il y a 22 ans. Les pièces communes sont : une chambre d’amis, un oratoire, la cage d’escalier et le jardin. Le reste, ce sont des espaces privatifs. Dans la maison, il y a des locataires et des propriétaires. Il y a des personnes qui participent au projet de la maison et des locataires qui paient un petit loyer : des menas (deux jeunes filles dans un appartement) et une mère célibataire sans papier. Ces locataires sont présents grâce à une collaboration avec Mentor-Escale. Aucune porte n’est fermée sauf celles des locataires. Il y a une relation de confiance entre les habitants.

Au niveau du fonctionnement, il y a des réunions 3 lundis sur 4 : une réunion partage de vie, une réunion sur les questions pratiques et une réunion où est invitée une personne extérieure. Les habitants sont dans la mouvance chrétienne : ils ont choisi de vivre leur foi ensemble, c’est ce qui les réunit.

Au niveau de la pyramide des âges : 5 personnes ont entre 73 et 75 ans, 2 couples ont entre 50 et 60 ans, une couple dans la trentaine avec leurs 3 enfants. Il y a 9 unités d’habitation. Au niveau des échanges, les 3 enfants occupent une place importante dans la maison, ils créent un lien. Les petits enfants viennent également régulièrement et aiment jouer avec eux. De l’entraide existe, notamment pour conduire les enfants à l’école.

Le point de départ de la maison : un tournant, le départ des enfants. Tous les habitants étaient à un tournant de vie.

 

Réflexion en sous-groupes sur les besoins des personnes vieillissantes selon la méthode du « cadavre exquis »

 

A quels besoins devrait répondre votre habitat groupé idéal ?

·      Logement digne avec une dimension de partage pratique, intellectuel, culturel

·      Logement accessible financièrement

·      Logement avec une vision et des valeurs communes dont le respect et la tolérance

·      Besoin de liens sociaux, alternative à l’individualisme, réponse à la solitude

·      Partage de tâches et de compétences

·      Réponse à l’allongement de la vie

·      Ouverture vers l’extérieur, le quartier

·      Equilibre entre privatif et collectif, entre global et individuel

·      Pouvoir aller chercher la réponse à mes besoins à l’extérieur, si pas de réponse à l’intérieur

·      Décision personnelle et choix mutuel (cooptation) (quelle porte de sortie forcée ?)

·      Le besoin de mourir chez soi

 

Qu’est-ce qui permettrait de vivre en habitat groupé le plus longtemps possible ?

     Avoir des stratégies au niveau :

·      de la préservation de la santé : meilleure préservation du capital santé (physique et mental) via promenades, massages, etc.  et du partage des énergies), éventuellement engager une aide-soignante (via la création d’un fonds commun), des services à domicile.

·      des solidarités intergénérationnelles qu’elles soient engagées, obligées ou concertées via une pyramide des âges équilibrée au départ et à maintenir,

·      du lieu : semi-urbain (la campagne à la ville ou vice-versa) ou citadin (accès à des magasins, services de santé, culture,…), architecture adaptée à la vieillesse (accessibilité totale des espaces communs et privatifs grâce à un ascenseur, une largeur des portes suffisante,…), mobilité aisée.

·      de la qualité des relations : médiateur ou coach même en préventif, activités communes régulières

·        Ensemble et actif : sentiment d’utilité dans sa vie !

 

Que veut dire, selon vous, habitat groupé solidaire ?

·      Essentiel à l’habitat groupé, fondateur.

·      Souci du voisin

·      Solidarité interne et avec l’extérieur (mais surtout à l’interne), en interaction

·      Partage de valeurs

·      Limite pratique à évaluer en réalité ? poids qu’on est capable d’assurer ?

·      Petites et grandes : on accueille ce qui vient…

·      Ce n’est pas une communauté, mais solidarités internes avec interventions extérieures prévues aussi

·      Connaître ses limites (évolutives)

·      Préserver toutefois la sphère très intime

·      La solidarité ≠ envahissement

·      Compter les uns sur les autres

·      Partage de services, réciprocité

·      Bienveillance, compassion

·      Suppose le travail sur soi, vivre en pleine conscience ou présence

·      Complexité : mixité sociale (culturelle, financière, ..)

 

Y a-t-il des limites à la solidarité ? si oui, lesquelles ?

·      Entraide financière ?

·      Appel aux services et soins professionnels

·      Santé personnelle

·      Emploi du temps

·      Structures familiales plus importantes ou présentes

·      Limites subjectives (caractère) : oser les afficher, oser se dire

·      Différence entre locataire et propriétaire

·      Entre habitants : aide occasionnelle et pas structurelle, synergies, énergies de vie, mettre et respecter ses limites et celles des autres = ne pas imposer aux autres, apprendre à demander et à recevoir

·      Les clichés, préjugés, croyances sont des freins

·      Trop grand écart entre les moyens de chacun

·      Gratifiant parfois, car on se sent dans sa zone de confort

·      Peur de l’effet miroir du vieillissement ; l’autre me renvoie à mon possible devenir.

 

***

 

Pour conclure, nous espérons avoir éveillé votre curiosité, et vous avoir donné l’envie de suivre ce vaste et divers projet d’habitats groupés, qui tente une réponse créative aux difficultés du vivre ensemble de notre temps.

 

Jacqueline De Cat - Hansen (Communautés de base)


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