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Le père devenu frère

Gilles Brocard
Publié dans HLM n°148 (6/2017)

Cela fait deux ans et demi que je suis accompagnant spirituel à Besançon. Après 22 ans au service de l’Église catholique comme prêtre, je me suis « reconverti » dans ce nouveau service à la personne en tant qu’autoentrepreneur, après avoir suivi une formation universitaire en Suisse auprès de Lytta Basset, théologienne protestante franco-suisse.

Si j’ai quitté le ministère, c’est tout d’abord pour vivre « en plein jour » ma vie conjugale avec Martine. Nous avions aménagé au maximum notre vie de couple pour que cela nous permette de vivre ensemble, avec nos familles et nos amis. Néanmoins, notre relation de moins en moins clandestine ne pouvait pas durer ainsi car nous avions envie de vivre en vérité avec nous-mêmes et avec notre entourage… Alors la décision a été prise, facilitée par un évêque préférant la clarté à l’hypocrisie.

La seconde raison qui m’a décidé à franchir le pas, c’est un sentiment d’étroitesse croissant au sein de l’Église et cette incapacité de continuer à faire le grand écart entre ce que je pensais et les valeurs sur lesquelles l’Église s’arcboute maladivement. Aujourd’hui que j’ai quitté cette institution, je constate combien la pensée ecclésiale est souvent restreinte et je me dis qu’elle ferait bien de s’ouvrir à d’autres manières de penser en cessant de croire qu’elle détient LA vérité !

Et puis la proximité de la cinquantaine et le décès rapproché de mes deux parents m’ont fait prendre conscience que la vie était courte et qu’il était inutile d’attendre une hypothétique évolution de l’Église pour commencer à vivre ma vie telle que je la souhaitais.

Enfin, il y a eu cette formation en Suisse à l’accompagnement spirituel qui tombait à pic. Elle m’a donné la force de quitter un monde connu et les outils pour me lancer dans une nouvelle aventure, hors du cadre rassurant de l’Église. Aujourd’hui après plus de deux ans d’exercice, je peux dire que mon intuition était juste, car je me sens pleinement à ma place et je constate que ce type d’accompagnement correspond à un énorme besoin chez nos contemporains.

En effet, les personnes que je rencontre aujourd’hui me disent qu’elles ont besoin de pouvoir parler de spiritualité sans se sentir jugées, ou risquer de passer pour des illuminées. Elles viennent me voir parce qu’elles ne veulent plus d’institution au-dessus d’elles pour leur dire comment et quoi penser, les condamner ou les redresser. Il est fini le temps où les grandes religions avaient le monopole (pour ne pas dire la mainmise) sur la foi et la conscience des gens ! Et heureusement ! Les hommes et les femmes d’aujourd’hui veulent vivre leur spiritualité d’une manière qui leur est propre, et le plus souvent hors de tout cadre religieux quel qu’il soit. Que l’Église catholique l’accepte ou non, ce phénomène est massif et est en train d’avoir lieu… Saura-t-elle ne pas faire que regarder le train passer ? J’ai des raisons d’en douter.

Je dois aussi avouer que parmi les nombreuses personnes que j’accompagne, plusieurs me disent qu’elles viennent à mon cabinet parce que j’ai été prêtre, reconnaissant que mes années de prêtrise m’ont donné une expérience solide pour les accompagner spirituellement aujourd’hui. En fait, ils ont besoin de sentir que je n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe. Je me réclame désormais de l’association AASPIR (cf . www.aaspir.ch) qui est d’inspiration chrétienne mais qui n’appartient à aucune Église. Cette association m’offre une formation continue, un code de déontologie, une supervision mensuelle qui me permet de garder la spécificité de ce type d’accompagnement spirituel.

Lors de la formation à l’accompagnement spirituel que j’ai suivie à l’université de Neuchâtel, j’ai appris à quitter l’attitude de « guide ou de père spirituel » - qui était celle de mon ancien ministère -, pour celle d’« accompagnant spirituel ». Pour le dire autrement, je suis passé de la position de « père » à celle de « frère ». Aujourd’hui je comprends mieux pourquoi j’avais des réticences à me faire appeler « père » : non seulement parce que Jésus dit explicitement de ne pas se faire appeler « père », (Mathieu 23,9-12) mais aussi et surtout parce que cela ne correspondait pas au positionnement que je souhaitais avoir avec les personnes que je rencontrais. Cette position dite « en symétrie » est une des spécificités de l’accompagnement spirituel tel que je le pratique aujourd’hui et qui le distingue d’un accompagnement psychologique: l’accompagnant spirituel est celui qui « marche avec », qui ne sait pas à la place de l’autre et qui peut apprendre de lui, qui accompagne la personne là où elle veut aller, à son rythme. Cela consiste à « être avec », à accompagner la personne dans tout ce qu’elle peut vivre de joyeux ou de difficile, dans les moments sombres comme lumineux.

Bien que je ne me prenne pas pour un thérapeute, il y a dans ce type d’accompagnement une dimension thérapeutique incontestable : mon souhait est de réveiller le médecin intérieur de la personne accompagnée, en l’écoutant attentivement, en lui permettant d’entendre ce qu’elle dit, de recontacter la Vie en elle. C’est le sens du mot grec therapeuein qui signifie « prendre soin, soigner ». En fait, comme le dit J.-Y. Leloup, « le thérapeute ne guérit pas, […] c’est la vie qui guérit. Le rôle du thérapeute (ou de l’accompagnant spirituel) est de créer […] les meilleures conditions pour que la guérison puisse advenir […] : il crée le lieu, le milieu, l’atmosphère, les conditions favorables pour que la guérison ait lieu. Le médecin […], c’est la nature, le thérapeute est là pour collaborer avec elle. » (Jean-Yves Leloup, Les thérapeutes d’Alexandrie)

Enfin, le grand avantage que je tire de ce changement si bénéfique, c’est d’avoir retrouvé une qualité de vie sans pareille : Martine ayant aussi réorganisé sa vie professionnelle depuis peu, nous pouvons aujourd’hui profiter de nos soirées et de nos week-ends pour lire, rencontrer des gens, nous balader, méditer ensemble,  etc. C’est un peu notre façon à nous de rattraper le temps perdu… et cela, ça n’a pas de prix…



Gilles Brocard - France)

Notes :

article publié dans le bulletin n° 36, mars 2017

de l’association Plein-Jour

voir http://plein-jour;eu




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