Publications

Rechercher les articles
par mot du titre ou mot-clé :

présentés par :

année et n° (si revue):

auteur :

Un bilan, en compagnie de Jean Landry

Jean-Marie Culot
Publié dans HLM n°143 (3/2016)

La question se pose tôt ou tard pour chacun, immanquablement, celle du bilan. Prêtre depuis 59 ans, curé puis prêtre ouvrier (PO), marié (PM) depuis 40 ans avec Marie, Jean Landry y répond pour sa part[1] dans une langue claire et élégante, avec une franchise et une lucidité qui remuent les sangs. Après quarante ans de vie commune qui ont vu évoluer l’Église et le monde, peut-on en tirer un bilan ? Si j’étais resté célibataire, serais-je aujourd’hui le même ?

Vous lirez sur le site comment il avait annoncé à ses amis de la hiérarchie sa décision de se marier, comment ils réagirent, quel statut il avait choisi (la discrétion, la clandestinité, le grand jour ?), dans quel esprit il avait souscrit à l’obligation du célibat, souhaité un mariage religieux et sollicité de Rome la dispense du célibat, et pour quelles autres raisons, mûrement réfléchies, il n’aurait plus entamé cette démarche.

Mais revenons à sa question : Qu’a apporté ou enlevé, qu’a transformé dans le prêtre que j’étais et que je demeure, le fait du mariage ? (p. 3) Après avoir décrit la considérable évolution des opinions, à ce sujet aussi, dans la société, après avoir souligné que la réponse ne peut désormais être élaborée qu’en couple, il énumère des sentiments très contrastés.

Dans les premières années, un sentiment de frustration : étonnement et peine devant les réactions de quelques-uns de ses anciens confrères, apparemment en besoin de s’identifier dans les formules du célibat et de la cléricature. Chez les collègues en milieu professionnel et syndical, par contre, sympathie et approbation, des demandes d’aide ou de service, à l’occasion un signe de la foi sollicité de sa part, ou un regard sur leur propre vie, ou même une attente de sacrement.

Lourd à assumer, par contre : ne plus pouvoir offrir aux gens "tout-venant", la qualité relationnelle qu’il sait en lui parce qu’il en avait perdu la vitrine. Est-ce à compter en négatif, aussi, une moindre disponibilité dès lors que les soirées ne sont plus toutes réservées aux réunions, repas et gestions ? En négatif encore, et peut-être du fait du couple, des réticences à la confidence ; mais inversement, et pour la même raison, l’ouverture, la compréhension, l’accueil. Grâce de la présence féminine ! Et d’énumérer ensuite tout ce que la vie du couple lui a apporté, tout ceci, tout cela, comme éviter de juger, essayer de comprendre, savoir accueillir et se taire pour écouter. Et tout ce qu’apporte à l’homme l’amour humain. (pp. 4-5)

Par rapport à l’Église, il est évident, souligne fortement l’ancien responsable d’équipe pastorale, que mon mariage a tout changé. Le regard sur les blocages du système, la liberté acquise dans la conception et l’expression de la foi, la conversion d’un homme de parole et d’enseignement en un silencieux acteur de la foi et du message évangélique, le risque indispensable de quitter les réponses stéréotypées pour tenter d’approcher, démuni, la vérité, jusqu’au silence – parfois seule attitude respectueuse. (pp. 6-7) Avec, en clôture, en insistance, ce post-scriptum : Je prie le lecteur de considérer ces lignes comme un témoignage de vie et non comme une vérité ; je sais trop de prêtres célibataires tout aussi disponibles, écoutants, fidèles et heureux dans le célibat pour ne pas vouloir ici leur faire ombrage.

Tant qu’à nous trouver interpellés par cette entreprise d’élucidation personnelle, ne retrouverions-nous pas Jean Landry dans cet autre témoignage paru sous le titre "Prêtres ouvriers, prêtres mariés : même combat ?" dans Prêtres dans des communautés adultes[2] (pp. 211-220) – une analyse plutôt, qu’il mène en rapprochant les deux problématiques des PO et des PM. La langue y est précise et souple, aussi, mais les conclusions semblent chercher une formulation aboutie comme si la matière résistait ou comme si l’implication personnelle y était encore trop forte, les émotions toujours orageuses et les enjeux de l’ouverture au monde débordant des cadres historiques.

Pourquoi ces comportements si différents (très divers chez les PM après leur ‘sortie’, tout aussi contrastés chez les PO après leur interdiction vaticane) sans qu’on puisse mettre en doute la qualité des intentions missionnaires de chacun ? Voilà bientôt quarante ans que je réfléchis à ce problème, et voici ce que j’en conclus. (p. 214) Et de juger sévèrement les aspects de secte du corps clérical[3], les difficultés à remettre en chantier la question des ministères, les défaillances des théologiens. Et d’appeler à creuser ces enjeux considérables de la présence au monde, toujours d’actualité mais inaboutis. Citant, incidemment, sa tentative personnelle de poursuivre, en couple, sa mission de prêtre ouvrier, et celle de ce confrère : "Ce qui complique tout avec Henri, jugeait un membre de sa communauté, c'est qu’il ne renonce pas au sacerdoce et entend vivre en même temps au grand jour avec son épouse." (La Mission de Paris, Karthala, 2002, p. 78)

J’ai plusieurs fois, de façon maladroite peut-être, essayé de dire combien l’affaire des P.O. […] s’apparente par certains aspects au mariage des prêtres […] : bouleversements des théories reçues, ouverture de portes réputées infranchissables, brisure de tabous hérités des bas-fonds de l’histoire, éclatement des frontières religieuses, explosion du carcan clérical, questions posées au monde, ouverture de nouvelles pratiques de la foi, invention de cellules d’Église, etc. (p. 219)

Ainsi peut-on parler des prêtres-ouvriers, en voie de disparition faute de combattants mais promis à renaitre, et des prêtres mariés, clandestins ou affichés au gré des époques, mais toujours subversifs au sein d’un corps clérical malade et appelé à la métamorphose. (p. 220)

Nous ne quitterons pas la stimulante compagnie de Jean Landry sans recommander un ouvrage dont il fut l’une des chevilles ouvrières avec Julien Potel et Henri Pousset : Femmes et prêtres mariés dans la société d’aujourd’hui, Éditions Karthala, 1997[4] ; quelque 20 ou 30 ans après les ruptures, une centaine de témoignages s’y présentait aussi en bilan. Pour en ouvrir la lecture, voici de la plume d’un autre prêtre ouvrier, Jean-Marie Huret, ce premier extrait : "Nous nous sommes trouvés comme en exil, en état de risque, buvant toujours à la source de l’évangile, mais en rupture avec son expression institutionnelle. Nous n’avons plus de mission, c’est mieux ainsi. Nous sommes plus disponibles pour comprendre et recevoir. C’est plus difficile. Retrouver le sens de notre engagement sacerdotal dans le dépouillement de cette rupture obligatoire !"

Et cette autre, ‘notation personnelle’ de Pierre Pierrard au terme de son analyse historique, préface de l’ouvrage : "Ces ‘départs’, comme ceux qui ont suivi, et qui ont toujours lieu, sont éminemment révélateurs ; ils devraient provoquer l’Église à recourir à la vertu majeure qu’est la vertu de discernement. Or, depuis que Paul VI s'est ‘réservé’ la question du célibat ecclésiastique, celle-ci n’a cessé d’être reprise par des groupes de chrétiens nombreux et lucides, avec ses deux aspects principaux : la non-obligation du célibat pour accéder aux ministères consacrés ; la prise en compte, par l’Église, de l’existence de milliers de prêtres mariés et du capital spirituel et pastoral volontairement non employé qu’ils représentent, en compagnie de leurs épouses et de leurs enfants."

Reconnaissance à Jean Landry pour ces moments de réflexion, invitation aux bilans.



Jean-Marie Culot (Hors-les-murs)

Notes :

[1]  Le texte qu’avait sollicité et exploité Golias, de sept pages A4, est reproduit sur le sitehttp://www.pretresmaries.eu/fr/Temoignages.html#538  

[2]   Ouvrage publié récemment par la Fédération européenne des prêtres mariés, retraçant l’histoire et le cheminement de ces prêtres qui, à travers douze témoignages personnels ou de leurs communautés, expriment leur façon d’être présents dans l’avènement et l’animation de communautés adultes – promoteurs de« la pluralité des ministères » dans l’Église, mais surtout acteurs du nécessaire aggiornamento du langage et des signes de la foi dans le monde moderne. Prêtres mariés : toujours ignorés ?... ou précurseurs ?

Présentation de la publication sur les siteswww.pretresmaries.eu et www.hors-les-murs.be ainsi que dans notre bulletin de décembre dernier. On peut commander l’ouvrage chez Pierre Collet, 3 chemin Barbette, 1404 Bornival, 067 210 285pierrecollet@hotmail.com . Il est en dépôt e.a. à la librairie UOPC à Bruxelles.

[3]  Entre autres : Le mariage des prêtres, seul péché mortel et dégradant dans le corps clérical. Avec cette nuance qui n’est pas sans importance : les P.O. sont encore membres du "presbyterium", même si celui-ci n’en a cure (c’est le cas de le dire !)…, alors que mariés, les prêtres sont chassés et effacés des listes. (p. 213)

[4]  Il est signalé dans notre site internationalhttp://www.pretresmaries.eu/fr/Lectures.html#24  qui renvoie à de larges extraits, essentiellement des témoignages personnels, sans tricherie et sans complaisance, sur Google-books.




retourner dans l'article


webdesign bien à vous / © pavés. tous droits réservés / contact : info@paves-reseau.be

Chrétiens en Route, Communautés de base, Démocratie dans l'Eglise, Evangile sans frontières, Hors-les-murs HLM, Mouvement Chrétien pour la Paix MCP, Pavés Hainaut Occidental, Sonalux