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Heureux les athées, ils rencontreront Dieu

Maria López Vigil
Publié dans Bulletin PAVÉS n°45 (12/2015)

Un paradigme post-religieux : c’est à ce thème qu’est consacré le gros dossier d’une revue théologique brésilienne auquel ont participé plusieurs auteurs que nos lecteurs connaissent bien, comme José Maria Vigil ou John Shelby Spong, mais aussi des Belges comme Roger Lenaers ou Simon Pierre Arnold. Toutes ces approches mériteraient une présentation, mais nous nous contentons de traduire ici un petit article de Maria López Vigil qui a l’avantage de dire ce qu’elle pense de manière aussi légère que profonde. Maria est écrivaine, journaliste et théologienne au Nicaragua. Elle est l’auteure de ‘Un autre Dieu est possible’, traduit par Gérard Fourez et publié en 2008 aux éditions Golias.

Une version abrégée de l’article de Simon Pierre Arnold est publiée par Golias Magazine n° 162-163 de juin 2015, pages 121-128. Il y décrit fort bien l’évolution des mentalités qui, depuis Bonhoeffer en passant par la théologie de la libération et la richesse du pluralisme en théologie, débouche aujourd’hui sur ce que certains appellent un ‘anathéisme’. Entre autres, mais pas seulement. Nous reviendrons plus tard sur ce thème intéressant. (P.C.)


Les dogmes du catholicisme, la religion dans laquelle je suis née, cela ne me dit plus rien. Les traditions et les croyances du christianisme comme je les ai apprises, me semblent de plus en plus lointaines. Ce sont des réponses.  Et face au mystère du monde, je me pose de plus en plus de questions.

Je vois des attitudes semblables à la mienne chez beaucoup de gens, surtout les jeunes, et en particulier les femmes, qui ne nient pas Dieu, mais cherchent une spiritualité qui puisse vraiment alimenter le sens de leur vie. Et en cherchant ce trésor où ils pourraient mettre tout leur cœur, ils prennent de la distance, ils s’éloignent de la religion qu’ils ont reçue, ils la jugent, ils la rejettent même. 

Qu’est-ce qui nous arrive ?  Que m’est-il arrivé ? Ce qui est arrivé, c’est que j’ai grandi, j’ai lu, j’ai cherché ; c’est que nous vivons dans un monde radicalement différent du monde tribal, rural, pré-moderne, qui ont forgé les rites, les dogmes, les croyances, les hiérarchies et les traditions de ma religion. Le système religieux qui a été transmis se réfère à une conception démodée du monde. Nous ne pouvons plus marcher avec ces chaussures-là, elles ne nous vont plus.

Sachant comme je le sais que le christianisme, dans toutes ses versions (catholiques, protestantes, évangéliques, orthodoxes, ...) est une grande religion, mais sachant aussi qu’il n’est qu’une des nombreuses religions qui existent et ont existé sur la planète au cours de l’histoire, je ne peux plus croire que ma religion soit la vraie religion. Il serait insensé de croire que ma langue maternelle, l’espagnol, serait la meilleure parmi toutes les langues juste parce que c’est celle où je suis né, que je connais et que je sais parler.

Je trouve pleins d’arrogance les postulats religieux que j’ai appris. Parce qu’ils se présentent comme absolus, rigides, infaillibles, indiscutables, immuables et imperméables au temps qui passe. Et l’humilité – qui a la même racine que l’humanité, humus – me paraît être une voie essentielle face au mystère du monde, que ni la science ni aucune religion ne peut comprendre complètement.

Sachant comme je les connais les richesses contenues dans l’immense variété des cultures humaines, les nombreux mondes qui existent dans ce monde, je ne peux pas croire que ce serait dans ma religion et dans la Bible que serait "la" révélation de cette réalité ultime qu’est Dieu. Si je le pensais, je ne pourrais pas éviter d’être orgueilleux. Et je ne pourrais pas parler d’égal à égal avec les milliers d’hommes et de femmes qui ne le croient pas, qui ont d’autres livres sacrés, qui viennent à Dieu par d’autres chemins où il n’y a pas d’Écritures saintes à vénérer et à suivre.

Comment peut-on croire dans ce charabia dogmatique incompréhensible, mélangé à une philosophie obsolète, qui affirme qu’en Dieu il y aurait trois personnes distinctes avec une seule nature, et que Jésus serait la deuxième personne des trois, mais avec deux natures ? Si mon cerveau est le chef-d’œuvre de la vie, comment pourrais-je croire ce qui me semble absurde et incompréhensible ? Comment croire que Marie de Nazareth est la Mère de Dieu, si Dieu est Mère ? Comment croire en la virginité de Marie sans admettre ce que ce dogme exprime en termes de refus de la sexualité, et de la sexualité des femmes ? Comment accepter une religion si masculinisée et, par conséquent, si loin de cette intuition première qui présente Dieu comme une femme, car c’est quand même le corps de la femme qui est capable de donner la vie ? Comment pouvons-nous oublier, à travers cette expérience vitale, que Dieu "est né femme" dans l’esprit de l’humanité ?

Comment croire à l’enfer sans transformer Dieu en un tyran tortionnaire comme Pinochet ou Somoza ? Comment croire au péché originel, que personne n’a jamais commis nulle part, et qui n’est rien d’autre que le mythe utilisé par le peuple juif pour expliquer l’origine du mal dans le monde ? Comment pouvons-nous croire que Jésus nous a sauvés de ce péché si cette doctrine n’est pas de Jésus de Nazareth mais de Paul de Tarse ? Comment  pouvons-nous croire que Dieu avait besoin de la mort de Jésus pour laver ce péché ? Jésus, le prophète, un agneau, victime expiatoire qui apaise par son sang la colère divine ? Comment pouvons-nous croire que Jésus nous a sauvés en mourant, alors que ce qui peut nous "sauver" du non-sens, c’est comment il nous a appris à vivre ? Comment croire que je peux manger le corps de Jésus et boire son sang, réduisant ainsi l’Eucharistie à un rituel matérialiste, magique qui évoque des sacrifices archaïques et sanglants que Jésus avait rejetés ?

Pourtant, en laissant tomber maintenant toutes ces croyances de la religion que j’ai apprises, je n’abandonne pas Jésus de Nazareth. Parce que, tout comme mon père, ma mère et mes frères sont mes points de référence affective, et tout comme je pense, parle et écris en espagnol, et que cette langue est ma référence culturelle, Jésus de Nazareth est ma référence religieuse et spirituelle, ma référence éthique, celui que je connais le mieux pour essayer de marcher sur le chemin qui m’ouvre au mystère du monde.

Aujourd’hui, sachant ce que je sais de la majesté infinie de l’Univers dans lequel nous vivons, avec ses milliards de galaxies,  je ne peux pas croire que Jésus de Nazareth est la seule et ultime incarnation de cette énergie primordiale qui est Dieu. Jésus non plus ne le croyait pas. Cet énoncé dogmatique qui a été développé par la suite dans un contexte de luttes de pouvoir, scandaliserait Jésus aujourd’hui. Au lieu de dire "Je crois que Jésus est Dieu", je préfère me dire et proclamer : "Je veux croire en Dieu comme croyait Jésus".

Et en quel Dieu croyait-il, Jésus, « el moreno » de Nazareth ? Il nous a enseigné que Dieu est un père, et aussi une mère qui prend soin de nous – le berger qui va à la recherche de sa brebis, la femme qui cherche sa drachme – qui nous attend avec impatience, qui nous accueille toujours, qui s’indigne face à l’injustice et au pouvoir qui exploite et opprime, qui prend le parti de ceux qui sont en bas, qui ne veut pas de pauvres et de riches, qui refuse que les uns aient trop et d’autres trop peu, qui vise l’égalité et la dignité de tous, qui nous veut tous frères, qui nous veut en communauté, qui ne veut ni maîtres ni serviteurs, qui nous donne toujours notre chance, qui organise des banquets ouverts à tous, qui est joyeux et bon, qui est un abba et une imma.

Toutes les religions du monde, absolument toutes, ont quelque chose en commun : elles prétendent toutes être la vraie religion et affirment que leurs dieux sont les plus puissants. Toutes s’appuient sur des croyances, des rites, des commandements et des médiateurs. La plupart des commandements qu’elles imposent sont des interdictions : ce qu’on ne peut pas faire, ce qu’on ne peut pas penser, ce qu’on ne peut pas dire. Et les médiateurs qui dominent les religions sont divers : ce sont des livres, des lieux, des temps et des objets sacrés et, surtout, ce sont des personnes sacrées auxquelles nous devons croire, obéir et que nous devons honorer.

Quand on lit la bonne nouvelle des évangiles en y cherchant l’essentiel, on découvre que Jésus ne fut pas un homme religieux. Jésus était un laïc en contradiction permanente avec les hommes pieux et sacrés de son temps, les pharisiens et les prêtres. Jésus n’a pas proposé des croyances mais des comportements. Nous ne le voyons jamais pratiquer des rites, mais s’approcher au plus près des gens. Il a détourné plusieurs commandements de l’interprétation que leur donnaient les fidèles de son temps. Il ne respectait ni les lieux sacrés (il priait sur la montagne) ni les temps sacrés ("Le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat").

Jésus était un spirituel et un maître en éthique. Il ne voulait pas établir une religion et, par conséquent, il n’est responsable d’aucun des dogmes, un pouvoir qui s’est construit sur la mémoire passionnée de ceux qui l’avaient connu. Jésus a proposé une éthique des relations humaines. Il a inspiré un mouvement spirituel et social d’hommes et de femmes qui, en cherchant Dieu, cherchent la justice, et construisent son rêve, le Royaume de Dieu, qu’il conçoit comme une utopie par opposition à la réalité de l’oppression et de l’injustice qu’il a dû vivre dans son pays et dans son temps.

Lorsqu’aucune personne n’est sacrée, toutes les personnes deviennent sacrées.  Lorsqu’aucun objet n’est sacré, tous les objets méritent l’attention. Lorsqu’aucun temps n’est sacré, tous les jours qu’il m’est donné de vivre deviennent des jours sacrés. Lorsqu’aucun lieu n’est sacré, je vois dans la nature toute entière le temple sacré de Dieu. C’est aussi cela que Jésus nous a enseigné. 

L’irrévérence, la provocation, la gentillesse, l’humour, l’audace et la nouveauté de la spiritualité de Jésus ont été emprisonnés pendant des siècles dans la dogmatique christologique. Cette dogmatique nous rend prisonniers d’une pensée unique, elle nous enferme dans une cage. Elle ne nous permet pas de voler, parce qu’elle ne nous laisse pas interroger, soupçonner, douter... Les barreaux de cette prison provoquent la peur. Peur de désobéir à la parole d’autorité de ceux qui "connaissent Dieu", les hiérarchies de la religion. Peur d’être punis pour le fait de penser et de dire ce qu’on pense.

Aujourd’hui, je sais bien que je vis "sur une étoile parmi d’autres, dans un espace commun d’une galaxie ordinaire, dans un regroupement avec d’autres étoiles tout aussi insignifiantes dans un amas ordinaire" – c’est ainsi qu’un grand physicien décrit la "périphérie cosmique" qu’est la Terre – je ne peux éviter de ressentir comme inappropriées et sclérosées, rien à voir avec ma vie, les certitudes et les règles de la religion organisée par une bureaucratie hiérarchique qui, en outre, a trahi en tant de choses le message de Jésus.

Je me sens plus proche de la vie que Jésus a défendue et qui a donné de la dignité à cette religiosité, à cette spiritualité qui est respect et admiration devant le mystère du monde. Je trouve une plus grande signification spirituelle dans la "religiosité cosmique" dont parlait le juif Einstein quand il disait : "Le mystère est la plus belle chose qu’il nous est donné d’expérimenter". Einstein reconnaissait que l’expérience du mystère, "berceau de l’art et de la science, a aussi donné naissance à la religion". Mais il ajoutait: "La vraie religiosité est de savoir que cette existence est impénétrable pour nous, de savoir qu’il existe des manifestations de la Raison plus profonde et de la Beauté plus resplendissante" qui ne nous sont pas du tout accessibles. Et il concluait : "Je me contente du mystère d’une éternité de la vie, du pressentiment et de la conscience de la prodigieuse construction de l’existence."

Je ne sais pas si cette formulation est suffisante pour moi, mais je sais que je la trouve sensée car elle m’ouvre sur de nouvelles questions.  Et la religion, le système religieux dans lequel j’ai été éduquée, ne m’a pas donné cette ouverture. Il m’a enfermée en m’inculquant des réponses fixes, préétablies, dont beaucoup menaçantes, affligeantes, générant la peur, la culpabilité et le malheur. Il est temps de nous humaniser. Et le système religieux, en nous obligeant à penser Dieu d’une manière unique, en imposant des normes morales strictes et l’absence de compassion et en nous obligeant à des cultes et à des rites répétitifs et rigides, nous a déshumanisés.

Est-ce que je crois en Dieu ? Qu'est-ce que la foi ? "C’est un amour", m’a répondu il y a pas mal d’années un paysan analphabète à qui j’avais posé cette question en République Dominicaine. Je n’oublierai jamais cette explication aussi simple que profonde. 

Si Dieu existe, c’est ce qui me pousse toujours vers l’amour, vers les autres, que ce soit des gens, des animaux, des arbres... C’est un mouvement, une impulsion à partager, à sympathiser, à prendre soin, à prendre des responsabilités, à plonger dans l’eau de ce puits de tout ce qui est vivant. L’amitié est le bonheur de ne jamais être en mesure de toucher le fond de ce puits. Tel est l’amour : un puits sans fond où l’on peut boire. C’est ce que doit être Dieu. C’est dans l’amour que je ressens pour ceux à qui je veux du bien que je ressens Dieu. 

Si Dieu existe, il est beauté. La beauté de la nature à profusion – les étoiles du ciel, les yeux des chiens, la forme des feuilles, le vol des oiseaux, les couleurs et leurs nuances, la mer, cette liste immense et toujours surprenante de belles choses, toutes semblables, toutes différentes, toutes reliées, cette beauté que je ne peux ni embrasser ni comprendre, qui éblouit mes yeux et mon esprit, que la science révèle et explique, je pense qu’elle a la "signature" de Dieu. C’est au fond de toute la beauté que je vois dans tout ce qui existe, que je ressens Dieu.

Si Dieu existe, il est joie. Dans la fête, la musique et la danse, dans les formes infinies que revêt la joie quand elle est profonde, dans les paroles, dans les relations, dans la célébration, dans les réussites, dans l’effort de créativité, et en particulier dans les rires et les sourires des gens, je sens que c’est là que Dieu est plus proche que jamais.

Si Dieu existe, il est aussi justice. Il est la justice que l’histoire que je connais et où je vis n’a jamais garantie aux gens de bien. Qui ne l’a pas garantie au paysan pauvre et analphabète qui m’avait défini la foi comme "un amour". 

Mais Dieu est toujours au-delà de tout amour, toute beauté, toute joie, il est toujours inaccessible, indicible, incompréhensible, toujours au-delà de l’idée que je me fais de Dieu, au-delà de mon propre désir et de ma nostalgie. Maïmonide, le grand penseur juif du Moyen âge, a écrit un traité théologique et philosophique sous le titre curieux de Guide des Égarés. Il dit : "Décrire Dieu par des négations est la seule façon de le décrire dans un langage approprié." Mais je ne trouve même pas un soupçon de cette inquiétude dans le système religieux où je suis née. 

C’est avec ces "briques" de pensée et de sentiment que j’ai construit à tâtons une spiritualité, convaincue, comme dit le poète León Felipe, qu’aucune personne ne va vers Dieu de la même façon que moi. La spiritualité est un chemin personnel, la religion est un corset collectif. Un "lourd fardeau", pour reprendre les paroles de Jésus.

Dans son livre  La vague est la mer, le moine bénédictin Willigis Jäger écrit : "Une personne sage a dit : La religion est une affaire de gènes." Jäger prend très au sérieux cette déclaration. Il explique : "Quand l’humanité a atteint le niveau suffisant d’évolution pour se poser des questions sur son origine, son avenir et le sens de l’existence, elle a développé la capacité de répondre à ces questions. Le résultat de ce processus est la religion qui, durant des millénaires, a joué magnifiquement son rôle et continue de le faire aujourd’hui. La religion fait partie de l’évolution humaine. Et si aujourd’hui nous arrivons à un point où ses réponses ne nous satisfont plus, c’est un signe que l’évolution a fait un pas en avant et que survient dans l’humanité une nouvelle capacité à nous comprendre en tant qu’êtres humains."

Malgré les mauvaises routes et le temps perdu, comme je suis heureuse d’avoir pu développer cette aptitude avant de mourir et de pouvoir vivre dès maintenant de cette découverte.


Maria López Vigil

Notes :

Source : Horizonte, Belo Horizonte, vol. 13, n° 37, p. 584-591, Enero/Marzo  2015

http://periodicos.pucminas.br/index.php/horizonte/article/viewFile/P.2175-5841.2015v13n37p584/7743

traduction : Pierre Collet 




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