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Accueillir les migrants : Quelques dérangeantes questions…

Jacqueline De Cat - Hansen
Publié dans Bulletin PAVÉS n°55 (6/2018)


Dans notre numéro de décembre dernier, le sujet de l’accueil des migrants dans notre pays était abordé sous plusieurs angles. Un vibrant texte de Jean-Marie Culot, Un lointain si proche, accessible sur le site de PAVÉS  pour Noël (http://www.paves-reseau.be/revue.php?id=1465), rendait compte de l’action de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (www.bxlrefugees.be). Qu’en est-il maintenant ?

Sans prétendre posséder de compétence particulière, ni surtout de documentation exhaustive, j’ai simplement interrogé des hébergeurs de la Plateforme, et lu autant que je pouvais les sites concernés, et l’écho donné à l’occasion par la presse.

Il en ressort surtout beaucoup de questions, plus encore que je n’en avais avant. L’actualité tendue à ce sujet provoque des réactions où trop souvent dominent l’émotion, les simplismes et les invectives…

Comment donc être correctement informés et agir de façon cohérente et positive ?

Un jeune couple à Bruxelles a pu offrir une cinquantaine de nuitées à des migrants cet hiver, selon leur disponibilité. Heureux de pouvoir accomplir ce geste solidaire, ils n’ont eu aucun souci avec les hébergés, et beaucoup de reconnaissance de leur part. Ils ont apprécié l’efficacité du contact avec la Plateforme par Facebook, et la collaboration spontanée avec d’autres hébergeurs du voisinage : ils s’entendaient pour récolter et répartir les invendus alimentaires offerts par des magasins proches.

Leurs hôtes, très jeunes – surtout des hommes, entre 16 et 25 ans environ, originaires d’Afrique : principalement Érythrée, Soudan, Éthiopie, Guinée Bissau – s’exprimaient quasi tous en anglais, seulement deux en français. Il était clair que personne ne parlait de la façon dont ils essayaient de partir, fort probablement vers l’Angleterre. Ils désiraient profiter du réseau Wi-Fi, recharger leurs téléphones, prendre contact avec leurs familles, écouter de la musique de leurs pays.

Ceux qui n‘avaient pas de personne de contact en Belgique étaient contents de recevoir un numéro de téléphone de leurs accueillants : s’ils sont pris et placés en centre fermé, ils ont le droit d’appeler et peuvent par cet intermédiaire obtenir la visite d’une ONG.

Le groupe de voisins hébergeurs de leur quartier a loué une maison pour recevoir des migrants, et a organisé une répartition des tâches dans le groupe, mais le propriétaire averti a fait cesser leur initiative.

Certains accueillants plus disponibles accompagnent et aident leurs hôtes dans les démarches administratives, mais cela exige beaucoup de temps, d’énergie et de patience.

Ce jeune couple trouve très scandaleux que le secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration s’attribue le mérite d’avoir évité une jungle de Calais en Belgique, alors que c’est la Plateforme qui a assuré l’accueil refusé par le gouvernement.

* * *

Carla – que Jean-Marie Culot avait interviewée en décembre – continue à héberger trois Érythréens tous les week-ends. Elle se désole de leur situation sans issue, de celle de tant d’autres migrants rejetés, et se sent partagée entre colère, fatigue et grande tristesse.

Comment les choses ont-elles évolué depuis décembre ? À mes questions, Carla répond en brossant un tableau d’ensemble, et en expliquant les blocages.

Le problème des migrants dont s’occupe la Plateforme, venant principalement d’Afrique, qui, en majorité, ne demandent pas l’asile en Belgique, tourne autour du règlement de Dublin, selon lequel l’Union européenne a décidé que c’est dans le pays par lequel ils sont entrés en Europe (Grèce, Italie, … où on a pris leurs mesures biométriques) qu’ils doivent faire leur demande. Mais de là, ils sont renvoyés dans leur pays d’origine sans qu’on analyse leur dossier.  Les autres pays pourraient agir en vertu de leur souveraineté nationale et décider d’examiner les migrants au cas par cas, mais ils ne le font pas, invoquant le risque de créer un appel d’air et un afflux ingérable.


Ce que ces migrants espèrent, c’est de réussir à passer clandestinement au Royaume-Uni, où il n’y a pas de carte d’identité, où ils se sentiraient plus libres, où ils ont souvent de la famille, et où il est beaucoup plus facile de trouver du travail au noir. C’est sans protection, mais ils n’en avaient de toute façon pas chez eux…

En attendant le miracle, ils tournent en rond d’un pays à l’autre.

Qui sont-ils ? Beaucoup d’Érythréens, jeunes et souvent mineurs, car chez eux, l’armée agit en tortionnaire, enrôle de force à vie et cela arrive dès qu’ils ont 14 ans. Ils ne sont pas payés, et doivent se battre chez leurs frères ennemis d’Éthiopie, faire des travaux d’intérêt public comme construire des routes. Il est impensable pour eux de fonder une famille. Alors ils désertent, et fuient.

Il y a des Éthiopiens fuyant la guerre, des Algériens, des Tunisiens, des Libyens qui arrivent aussi.

Tous sont frustrés de ne même pas pouvoir être entendus.

Le cas des Syriens est différent. Certains d’entre eux bénéficient du « couloir de Sant’ Egidio »[1], et ont un visa humanitaire pour arriver de façon sécurisée en Belgique, où ils peuvent introduire une demande d’asile. Ils sont pris en charge par les diverses organisations et communautés religieuses. L’accord concerne 150 personnes plus vulnérables. Les paroisses font de grands efforts pour eux. D’autres Syriens qui en ont les moyens arrivent en avion avec un visa.

* * *

Quelle est la réaction à la question de l’accueil des migrants au niveau des communes ? Peu de réponse, dit Carla, sauf à Bruxelles, où l’on a compris le risque de débordement. Des rodeurs volent le peu qu’ils ont aux réfugiés, et cette situation engendre de la violence. Des communes bruxelloises ont ouvert des centres temporaires dans des bâtiments vides. Mais l’actuel choix du gouvernement est de fermer ces centres ouverts, et de créer des centres fermés, où il est si choquant que se trouvent des personnes qui ne sont pas des criminels, même des familles avec enfants…

Intriguée par le mouvement des Communes hospitalières que Carla me cite, je découvre un mouvement bien établi : cela vaut la peine de suivre ces liens.[2]  J’ai été intéressée de lire en détail la motion adoptée en mars 2018 par ma commune ; espérons que les intentions exprimées seront suivies d’actions, et que cela fondera au moins un esprit d’accueil. Une évaluation est prévue tous les six mois.

L’inspiration me semble venir des Centres Régionaux d’Intégration, créés en 1996. Il s’agissait d’aider les communes à créer un cadre d’accueil et à gérer l’interculturalité. Des Memorandums ont paru à l’occasion des élections, comme à nouveau cette année.[3]

Au niveau du monde politique –  gouvernemental, syndical, et des partis – silence général : personne ne croit qu’on puisse accueillir ces migrants sans statut légal. Les hébergeurs disent accomplir un acte humain, concret, et ne sont pas du tout politisés. Carla est ulcérée de constater que la base n’est pas écoutée.

Selon elle, ce qu’il faut maintenant, c’est que les personnes motivées à ce sujet interpellent plus durement les parlementaires.

Au niveau de l’Union européenne, une pétition circule.[4] Encore huit mois pour réussir.

Mais pour le moment, rien ne bouge. Si l’on attend que tous les pays se mettent d’accord, il n’y a rien à espérer de sitôt ! Il faut commencer.

Carla estime qu’on ignore l’apport positif qui découlerait d’un accueil plus large de migrants : le coût serait moindre que celui engendré par la politique défensive actuelle, cela rajeunirait nos populations vieillissantes, et pourrait apporter du dynamisme et une force de travail pour, par exemple, traiter des besoins sociaux négligés avec des contrats temporaires souples.

* * *

Avant et aussi après ces interviews, j’ai cherché à mieux m’informer. Une première conclusion tirée est que je continuerai cet effort, car j’ai découvert beaucoup d’imprécisions et de grandes lacunes dans ma connaissance du sujet !

La crise migratoire a inspiré des œuvres où la rencontre concrète du migrant rend évidente sa pleine dimension d’humanité. Le livre Patricia de Geneviève Damas, le film Human Flow d’Ai Weiwei font vivre cela intensément.

N’est-ce pas ce qu’ont expérimenté en direct tous les hébergeurs de la Plateforme ? Et n’était-ce pas leur motivation, d’offrir à ces migrants mieux que le traitement peu humain d’être laissés dehors, et objets de violence ?

Le nombre de participants à la Plateforme a augmenté de façon impressionnante : le mouvement, commencé début septembre 2017 en réaction aux violences policières à l’égard des migrants, comptait déjà 16 000 participants fin novembre, et fin avril, selon le porte-parole, il y avait 40 000 membres. Selon Carla, si l’on ajoute aux hébergeurs les autres bénévoles impliqués que sont les chauffeurs, ceux qui gèrent les centres, qui préparent à manger, et aussi les Médecins du Monde, les avocats, et d’autres encore, on arrive à 50 000 personnes.

La Plateforme organise en outre diverses actions de sensibilisation et d’information, des manifestations, des actions pour récolter des fonds. Diverses ONG continuent à lui apporter leur soutien.

Mais la question de son avenir se pose, et ses responsables en sont bien conscients. C’est le sens d’un article[5] où s’exprimait leur porte-parole Mehdi Kassou. Si la motivation des membres semble se maintenir, il faut sûrement admettre la fatigue psychologique des hébergeurs, et la fatigue physique des chauffeurs et aides bénévoles. La réflexion sur l’avenir de la Plateforme s’impose. Participe-t-elle à cacher le problème ? Il ne s’agit pas de prendre la place qui devrait être celle du gouvernement. Mais le modèle doit se transformer, il a d’ailleurs démontré son adaptabilité.

* * *

Quels sont les critères qui définissent un réfugié qui pourrait recevoir un droit d’asile ?

« Le terme « réfugié » s’applique à toute personne qui craint avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays. »[6]   Ce texte issu de l’article 1 de la convention de Genève (de 1951) sert de référence fondamentale à cet égard. Le CGRA, qui examine les demandes d’asile, y ajoute : « Les personnes qui, en cas de retour dans leur pays d’origine, encourent un risque réel de subir des atteintes graves » (protection subsidiaire).

Le HCR et la communauté internationale travaillent actuellement à une nouvelle approche pour l’accueil des réfugiés. Connue sous le nom de ‘Pacte mondial pour les réfugiés’, cette approche a pour but d’améliorer la réponse internationale aux situations de réfugiés - nouvelles ou déjà existantes.[7]

Le site du HCR donne un aperçu statistique éloquent de la situation actuelle où 65,6 millions de personnes sont déplacées…

Face à cette situation migratoire, il faut bien admettre qu’un tri est inévitable pour rester réalistes et constructifs. C’est ce que défend Xavier Emmanuelli dans son livre Accueillons les migrants. Une troisième voie qui demande du courage.  Comment établir cela, tout en n’oubliant pas la partie démunie de la population, qui ne peut pas comprendre qu’on offre à des étrangers ce qui leur fait défaut ?

Mais les pays européens remplissent-ils tous leurs engagements d’accueil ? Non, hélas ! La Grèce et l’Italie ne reçoivent pas l’aide promise face au flux continu d’arrivants. Le récent vote populiste italien s’explique…

Et respectons-nous en Belgique nos engagements vis-à-vis des migrants mineurs non accompagnés ?

Promouvoir un environnement hostile pour les migrants ne contribue-t-il pas à créer des réactions racistes et de la violence, qui s’en trouvent légitimées, comme cela se constate actuellement au Royaume-Uni ?

* * *

Un monde politique trop soucieux de son électorat conduit à des solutions bancales : pour résoudre à tout prix la crise migratoire, on soutient des régimes non démocratiques plutôt que d’offrir de l’aide constructive aux pays d’où la population fuit une situation invivable. Cf. le rapport Expanding the fortress de Mark Akkerman.[8]

Les suites du dernier drame migratoire si choquant, où une petite fille kurde est morte, montrent qu’une certaine politique a bien du mal à agir sans un sinistre mélange d’intérêts.

Comment les personnes qui veulent se démarquer de la politique répressive de notre gouvernement en matière d’immigration peuvent-elles se faire entendre ? Comment sortir de la paranoïa populiste ?

Un débat public serein est souhaitable et nécessaire, et une vision plus pragmatique, plus humaine aussi – ce que souligne magistralement l’éditorial de La Libre du 29 mai 2018.  Peut-être est-ce à commencer à petite échelle, en vue des élections ?

Rien n’est simple, bien sûr. Mais qui ne sent que, si l’on se veut citoyen responsable, laisser faire n’est pas une solution ?


Jacqueline De Cat - Hansen (Communautés de base)

Notes :

[1]  Accord conclu le 22 novembre 2017 entre le Secrétaire d’Etat Théo Francken, la Communauté Sant’Egidio, et les chefs de culte reconnus en Belgique.

[2]  https://www.cncd.be/Communes-hospitalieres-mouvement-ampleur et https://www.communehospitaliere.be

[3]  www.discri.be/publications/MemoradumI.pdf

[4]  https://www.rtbf.be/info/societe/detail_170-organisations-cherchent-un-million-de-signatures-pour-une-europe-hospitaliere?id=9908512

[5]  http://www.lalibre.be/actu/belgique/les-belges-et-leurs-amigrants-des-milliers-de-citoyens-sont-prets-a-rebondir-au-parc-maximilien- 16-4-2018

[6]  http://www.adde.be/ressources/fiches-pratiques/asile/le-statut-de-refugie

[7]  http://www.unhcr.org/fr/une-nouvelle-donne-pour-les-refugies.html

[8]  https://nsae.fr/2018/05/14/lexternalisation-des-frontieres-europeennes-ses-beneficiaires-et-ses-consequences




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