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L’eucharistie, un repas non religieux

Jean-Marie Culot
Publié dans Bulletin PAVÉS n°55 (6/2018)


Sous l’éclairage de Joseph Moingt, nous avions (re)découvert Jésus en prophète abolissant le religieux et en familier des tablées en Galilée où son exigence, jusqu’à choquer ses hôtes, était le respect inconditionnel de chaque convive, comme le signe même de l’avènement du monde nouveau.

Le religieux aboli ? Mais, direz-vous, l’eucharistie n’est-elle pas signalée, dès les premiers écrits, comme un moment privilégié de la vie des communautés ? Oui, très explicitement. Comme instaurée déjà en tradition, en rite périodique ? Effectivement et en attestent les évangiles, les Actes et Paul lui-même. Comme ‘sacrement’, communication avec le divin, comme rite religieux ? C’est la question, et la réponse est non.[1] La question est trop importante pour chacun de nous et nous ne permettrions pas d’y jouer à la provocation. Relisons Paul.

Hier, à Corinthe

Les Corinthiens avaient regretté son départ et lui avaient écrit les difficultés de leur ‘paroisse’ notamment lors de leur repas en assemblée. En effet, répond Paul (1 Cor 11,17-12,31) – et nous avons cette chance infiniment précieuse d’entendre sa voix comme l’une des plus anciennes, des plus proches de la mort de Jésus, une vingtaine d’années seulement, alors que beaucoup de témoins sont encore là : Je ne peux louer que vos réunions tournent non à votre profit, mais à votre dommage. D’abord en effet, on me dit que, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des scissions […] Donc, lorsque vous vous réunissez, il n’y a pas moyen de prendre le repas du Seigneur : chacun en effet prend son propre repas et l’un a faim tandis que l’autre est ivre. Que vous dire ? Vous louer ? Non, sur ce point, je ne vous loue pas. (17-22).

Les fidèles de Jésus se réunissent donc et c’est pour manger. Mais avec cette question à vrai dire fondamentale : s’agit-il du repas du Seigneur ? Et la réponse de Paul est étonnamment simple : oui, à la seule condition mais impérative de la fraternité, du partage et de l’égalité autour de la table. C’est le repas du Seigneur si vous vous attendez pour manger, si vous partagez la nourriture en faisant mémoire de Jésus. Simplicité déconcertante pour notre représentation de l’eucharistie.

S’agit-il d’un rite ? Oui, car on ne s’attable pas en cédant aux faiblesses de la société, aux clivages sociaux ; l’on s’attend et l’on partage. Et l’on se souvient ensemble. Du geste fondateur de Jésus : Car moi-même, j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis : le Seigneur, dans la nuit où il fut livré… Car chaque fois que vous mangez ce pain et buvez cette coupe, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Il ne s’agit pas d’un canon liturgique, d’un rite à mystère qui convie la divinité, mais de la référence à un événement historique désormais patrimoine des communautés, à ce repas précédé de l’ablution, à ce geste de Jésus d’attention réciproque et de don de soi. Un rite lourd de souvenir, mais profane.

Celui qui mange le pain et boit la coupe indignement sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur (27). L’indignité n’est pas ici une catégorie religieuse (relevant des catégories du pur et de l’impur, d’un l’idéal de perfection, de la conformité à une liturgie codifiée, de l’obéissance à une autorité sacralisée), mais serait de manger de son côté, de sélectionner les invités ou les commensaux, de reproduire les mépris de la religion et de la société.

L’abolition du religieux ? Manifestement. Et la démarche de Paul est fidèle à l’intention constante de Jésus. Sont évacuées les clivages dont sont friandes les religions : il n’y a pas de distinction entre sacré et profane, pas de pur et d’impur, pas d’objets intouchables, pas d’espaces réservés, pas de personnel ni d’aliments (pas d’espèces !) consacrés, pas de hiérarchie, pas de théorie sacrificielle, pas de rites à reproduire scrupuleusement, pas de bancs réservés aux maîtres ou aux esclaves, aux initiés ou au vulgaire, aux Grecs ou aux Barbares. La fin du religieux. Le repas du Seigneur, accueillant sans distinction et inconditionnellement respectueux de chacun, signe du monde nouveau.[2] Paul, que l’on voit d’emblée comme théologien audacieux et polémiste redoutable, devait aussi être un homme profondément bon, ne vous semble-t-il pas, pour avoir encouragé dans sa communauté de Corinthe cette coutume d’un repas au rituel si dépouillé, mais en insistant sur le respect de chacun et le partage, avec une attitude si proche de celle de Jésus lui-même lors des tablées de Galilée et de sa dernière Pâque, d’attention à chacun et de générosité. Plus de religion, le voile déchiré. Mais le Père, les frères et les sœurs.

Demain, chez nous

Les évêques d’Amazonie inspirent profondément. Apnée. Ils vont bientôt s’exprimer. Tous leurs confrères, de Rome et d’ailleurs, retiennent leur souffle. On le sait, on le sent, ils vont adopter des viri probati.[3] Célibat et sexe interrogés, doutes et tremblements, secousse dans le corps épiscopal.

Après cela, toussotements et éclats, thérapies et longues inspirations – comptons tout de même en décennies (pour ma part j’aurai perdu depuis longtemps le souffle et jusqu’à son souvenir) – voici l’étonnant. Vocations tridentines asséchées et vrais viri en sous-nombre, voici les mulieres probatae, aérant et réaménageant sacristies, presbytères, résidences épiscopales et salons cardinalices, bénissant, prêchant, confessant. Stupeur, frisson : le corps des femmes cette fois, le sexe ![4] Un cierge à (Ste) Marie-Madeleine !

Ce ne pourrait être qu’une mue, juste le bon vieux cléricalisme juste un peu plus compliqué. Mais voici la troisième inspiration, fenêtres ouvertes. Les baptisé(e)s s’invitent mutuellement à table avec une recommandation insistante à leurs épiscopes : ne vous épuisez plus à nous fabriquer des vicaires, des curés et des chanoines, trouvez-nous plutôt quelques animateurs bien utiles et un carré de théologiens crédibles. Débarrassez-nous de ces autels à sacrifices, nettoyez les églises de tout leur sacré fatras, il y a à faire, on vous aidera. Soyez aimables, déposez vos mitres et vos crosses (aux P’tits Riens, c’est le mieux), c’est malcommode à table. Respirez calmement, profondément, tout va mieux se passer. Car il n’y a plus de sacré.


Nous avons tout ce qu’il faut pour la tablée. Nous aimons commencer par des ablutions mutuelles[5] puis lisons quelque écrit inspirant, notamment ce courrier de Paul à ses paroissiens de Corinthe.[6] Bien sûr, nous souffrons encore de tensions récurrentes dans nos relations (un malaise par exemple avec ces collecteurs d’impôts malcommodes ou avec cette jeune personne au parfum trop piquant, ou avec ces spéciaux à qui il faut tout traduire en latin, ou …), mais nous nous appliquons et vous nous y aiderez, nous donnant des nouvelles des repas des autres communautés d’Église. Pas de place réservée. Chacun ici attend son voisin ou sa voisine, prend sa part des tâches[7], partage tout à égalité. Parce que c’est le Repas du Seigneur, en sa mémoire. L’assemblée prenant corps. Échanges et brouhaha, parfois harmoniques et vibrations. Présence.

Post-scripta

A.     Une avancée synodale  

« La spécificité de notre foi catholique est l’Eucharistie, et une communauté sans cette Eucharistie n’existe pas en tant que ‘communauté chrétienne’. C’est le point de départ et il n’est pas question ici de célibat ou de non-célibat. […] les propositions ici de certains évêques sont en bon état d’avancement et, à notre connaissance, elles peuvent être résumées par l’ordination de viri probati et de prêtres de communautés. […] Par conséquent, il se pourrait que de nouvelles formes de sacerdoce soient soumises à la réflexion du synode panamazonien. D’autre part, l’Eucharistie n’est pas quelque chose de réservé au ministère ordonné, elle est fonction de la communauté. » Interviewé par Religión Digital (28.12.2017), Mgr Erwin GraütleR, évêque de Xingu en Amazonie brésilienne, a évoqué le Synode sur l’Amazonie annoncé par le pape François pour octobre 2019. Cité dans Golias sous la plume d’Elena Cucuzza.

B.     L’accès des femmes

« Ce n’est pas du tout surprenant que toutes les voix conservatrices de nos traditions religieuses butent sur la question des femmes. Les femmes portent en filigrane la question de l’altérité. Si on ne fait pas de place pour les femmes dans le système, on ne fera pas de place à aucun autre, quel que soit son visage : le non-croyant, le non-pratiquant, l’hérétique. Dans un temps de repli et d’entre soi, ça catalyse toutes les tensions et les résistances. On le voit dans le catholicisme, ce n’est même pas à l’ordre du jour (le pape a réitéré sa volonté de ne pas ordonner des femmes prêtres), dans le judaïsme c’est l’objet d’un combat (c’est acquis dans le mouvement libéral, mais pas dans le mouvement orthodoxe). L’accès des femmes secoue le monde religieux de spasmes extrêmement forts. » Interview de Delphine Horvilleur par Joëlle Meskens parue dans Le Soir du 6 avril 2018, p. 9, sous le titre « L’antisémitisme, ce n’est pas seulement le problème de Juifs ». À 43 ans, Delphine Horvilleur incarne la voix du judaïsme libéral. Mariée, mère de trois enfants, ancienne journaliste, elle est rabbin dans le 15e de Paris et a écrit avec Rachid Benzine les « Mille et une façons d’être juif ou musulman », éd. du Seuil.

C.     Le progrès

Paul connut à Rome le destin que l’on sait et nous ne lui reprocherons pas de n’avoir pas terminé son cursus théologique à la Grégorienne, de n’avoir pas fait bénéficier les Corinthiens des apports de la religion romaine (temples ou basiliques consacrés aux cultes, pontifes sapés comme des préfets impériaux, experts liturgiques, vestales cloitrées, rites sacrificiels, serments de fidélité, …), ni bien sûr des progrès ultérieurs (la codification des interdits à la table des frères et des sœurs si femmes, si divorcés remariés, si mariés LGBT, si ‘soi-disant réformés’, si…). J.-M. C.

D.     Une eucharistie domestique

L’eucharistie « constitue un bien commun des chrétiens qu’aucun ministère, pas même ‘ordonné’, ne peut entraver. C’est pourquoi Moingt n’a aucune peine à envisager que des petites communautés de chrétiens puissent célébrer l’eucharistie au titre de leur baptême. La question n’est plus, en effet, pour des laïcs de trouver leur place auprès de l’autel ni de vouloir à tout prix ‘renouveler les liturgies’ mais, dans une optique non religieuse, d’imaginer à quoi pourrait ressembler une eucharistie domestique au sein d’une communauté de disciples de Jésus. Ce n’est donc plus, en effet, à la communauté de se déplacer là où se trouve un prêtre. » (J.-P. Gallez, Refonder l’Église : l’appel de J. Moingt à tous les baptisés, CCBF Paris – 21 octobre 2017, p. 11 et note 4)

E.     Le geste symbolique

« La ‘transsubstantiation’ devient en somme, en langage moderne, regarder avec des yeux nouveaux le pain et le vin, et voir en eux les symboles du don lui-même que fait Jésus. Quant à la question de savoir quand exactement se passe cette transformation symbolique (autrefois on pensait que la ‘transformations substantielle’ arrivait avec la rapidité d’un éclair par les paroles de la consécration), il est tout aussi difficile d’y répondre qu’à cette autre question : quand exactement les roses achetées dans le magasin d’un fleuriste cessent-elles d’être une marchandise pour se transformer en un cadeau qui incarne l’amour ? » Roger Lenaers, Un autre christianisme est possible, paragraphe final du chapitre 15 : Prenez et buvez, La Dernière Cène et l’Eucharistie, pages 227- 246.


Jean-Marie Culot (Hors-les-murs)

Notes :

[1]  Nous reprenons ici la lecture de F. Vouga, H. Hoferet A. Jantet, Dieu sans religion, Les origines laïques du christianisme, Ed. Labor et Fides, Genève, 2016, plus particulièrement les pages 163 à 164 et 175 à 184.

[2] Au 2e siècle, s’impose à partir d’Ignace d’Antioche l’unification de la communauté, mais c’est autour de l’évêque et d’un culte sacrificiel promettant l’immortalité. – Toute la Tradition s’impose-t-elle à nous sans discernement ? – Le sacré nous semble si naturel dans notre relation à Dieu que nous nous sentirions démunis. Serons-nous jamais ‘désensorcelés’, ‘désenvoûtés’ ? En fait, le souhaitons-nous ? Le mot ‘profane’ semble désigner le ‘vide’, si dangereusement proche de ‘profané’ ! La remise en cause de la religion, de la Loi et du Temple par Jésus dut être troublante, suspecte de profanation, déstabilisante pour les disciples ; elle l’est toujours pour nous.

[3]  Voir en Post-scriptum A., l’extrait de l’interview de Mgr Graütler.

[4]  Entendre en Post-scriptum B., les considérations de D. Horvilleur sur l’accès des femmes au monde religieux.

[5]  Comme Jésus le guérisseur et l’amateur des tablées, ses disciples prennent soin des corps, de leur hygiène (par un service mutuel d’ablutions), de leur subsistance (par des réunions où l’on mange, en partage). Cela se manifestera certainement avec plus d’évidence encore à mesure que les femmes seront accueillies ou s’imposeront dans la conduite des Eglises. La cuisine des dogmes (savoureuse ?) reste, elle, masculine.

[6]  Se permettre en C., une digression sur la Tradition.

[7]  Entendre en Post-scriptum D., l’avis explicite de Joseph Moingt sur la célébration entre ‘laïcs’.





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