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Féminisme : Ces dix dernières années ont vu le triomphe de la masculinité

Anne Soupa
Cet article n'a pas été publié dans une de nos revues

Alors que le Comité de la jupe, qu’elle a créé avec Christine Pedotti, vient de fêter ses dix ans, Anne Soupa constate à quel point la situation des femmes au sein de l’Église a régressé. Dans Consoler les catholiques, elle dénonce une sectarisation et une politique de dissimulation.

Le Comité de la jupe vient de fêter ses 10 ans. En 2008, qu’est-ce qui vous a motivées à vous lancer ?

Un sursaut de conscience après les propos du cardinal Vingt-Trois sur Radio Notre-Dame : « Le plus difficile, c’est d’avoir des femmes qui soient formées. Le tout n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête. » On ne parle pas comme ça des femmes. Le sentiment d’injustice sur la place qui leur est allouée est venu après.

 

Dix ans plus tard, êtes-vous satisfaite des avancées faites par l’Église catholique ?

Rien n’a été fait, la situation a même régressé. L’Église est prise dans un courant conservateur. On a vu les petites filles enfants de chœur cantonnées à la nef, à des tâches subalternes, au lieu d’être associées à la liturgie eucharistique. C’est une remise en vigueur de la notion d’impureté des femmes, qui les rendrait impropres à accéder au chœur. On est en plein obscurantisme. Ces dix dernières années ont vu le triomphe du cléricalisme, de l’exaltation du rôle du prêtre et de sa masculinité. Refuser les femmes, c’est refuser la réforme alors même que la situation devient scandaleuse par rapport à la société. Notre petite association a au moins obtenu d’imposer une prudence verbale aux prêtres et aux évêques. La consigne est passée : les femmes vont réagir.

 

Les annonces progressistes du pape François au sujet des femmes et leur représentation dans les institutions religieuses ne constituent-elles pas une avancée?

Tous les postes auxquels les femmes ont été nommées sont purement consultatifs. Elles sont chapeautées par quelqu’un à même de les écarter si besoin. Le pape essaie de calmer le jeu mais le problème ne disparaîtra pas sans réforme de fond. Sans remettre en cause le privilège masculin du ministère de l’eucharistie, le pape pourrait améliorer la présence des femmes dans la gouvernance. Il faudrait faire en sorte de dissocier canoniquement le fait d’être prêtre et de gouverner l’Église. Cela serait moins difficile que réformer la prêtrise. La revendication presbytérale est, à mon avis, une impasse. De toute façon, le métier est en crise.

 

Un article italien, repris par la presse l’année dernière, dénonçait les conditions de travail des religieuses, dans la lignée du mouvement #metoo. A-t-il donné une meilleure visibilité à votre combat ?

L’article de Marie-Lucile Kubacki, publié par Donne Chiesa Mondo, supplément mensuel féminin de L’Osservatore Romano, a été très relayé, même au journal de 20 h de France 2. Malheureusement, les religieuses ont tendance à avoir un réflexe d’obéissance : on se tait. Elles n’ont pas saisi l’occasion et la question s’est refermée. La rédactrice en chef, Lucetta Scaraffia, a été convoquée à la secrétairerie d’État où on l’a menacée de fermer du journal si elle continuait à travailler sur ce thème. Le mouvement n’ayant pas pris, les autorités espèrent le réprimer.

 

Pensez-vous que le clergé ait pris la mesure de l’importance de la libération de cette parole féminine ?

Ils doivent se dire qu’ils n’ont pas les moyens de résoudre le problème, puisque c’est Rome qui décide. Ceux qui le veulent font ce qu’ils peuvent dans leur paroisse. Les prêtres âgés plutôt, les jeunes ont tendance à être dans une démarche réactionnaire. En revanche, dans les ordres religieux dominicains et jésuites par exemple, il existe une réelle volonté d’associer les femmes tant à la liturgie qu’aux postes à responsabilité. Il y a une différence entre les ordres religieux et le clergé diocésain. Dans l’ensemble, les religieux ont une meilleure écoute du monde moderne et sont un peu plus imperméables aux courants réactionnaires actuels.

 

Que pensez-vous des personnes pour lesquelles féminisme et religion sont antinomiques ?

Tout dépend de la lecture que l’on fait des Écritures. J’ai beaucoup travaillé la Bible et je peux affirmer qu’elle n’est ni machiste, ni sexiste. Il y a une égalité fondamentale de tous devant Dieu. Jésus n’a jamais fait de différence entre les sexes dans ses fréquentations ou dans ses enseignements. Il n’a pas cantonné les femmes à un rôle donné. Aucun représentant de l’Église traditionnelle ne peut objecter quelque chose à cela. Jésus nous prouve que l’on peut être féministe et religieux. Si lui le fait, a fortiori je dois pouvoir essayer de le faire. Déjà, dans la Genèse, quand Dieu crée le couple, il y a une égalité profonde entre eux. L’être humain générique acquiert son statut masculin seulement au moment de la création de la femme.

 

La sous-représentation des femmes est-elle une situation intrinsèque à toutes les institutions religieuses ?

Le monde juif, comme le monde musulman, ne sont pas monolithiques, mais les mêmes discriminations se retrouvent partout. Dans le judaïsme libéral, les femmes sont reconnues et intégrées ; mais c’est le judaïsme orthodoxe qui est majoritaire en France. Dans le monde musulman, un islam modéré commence à prôner l’imamat féminin. J’ai le projet d’écrire avec une femme juive et une femme musulmane pour dire de quelles discriminations les femmes souffrent. On espère aussi travailler avec l’association Voix d’un islam éclairé (VIE) qui voudrait créer l’imamat féminin.

 

Pensez-vous que la présence de femmes et de laïcs pourrait favoriser une modernisation de l’Église ?

L’Église est déconnectée et critique sur les évolutions. Voyez comme elle a géré la question de la PMA. Les évêques pratiquent la communication descendante : ils répandent la bonne parole, mais n’écoutent pas. S’il y avait des femmes et des laïcs, ce serait différent. Maintenant, il faut bien voir qu’il existe aussi une tendance inverse dans la société civile, un besoin de sacralité. Le prêtre doit se différencier des autres. Ces mouvements contraires sont liés à un désarroi, un manque de référent, peut-être une recherche de sens. Il ne s’est pas encore dégagé de figure spirituelle forte du laïcat.

 

Y a-t-il, selon vous, une corrélation entre l’absence de femmes dans l’Église et la pédophilie ?

Le monde de l’entre-soi masculin des prêtres a favorisé la pédophilie. C’est un lieu de refuge de personnes au psychisme pédophile qui espèrent y trouver une impunité. Si l’Église s’était féminisée, il n’y aurait pas eu une crise pédophile d’une telle ampleur.

 

Avez-vous des inquiétudes pour le futur de l’Église catholique après ces scandales ?

Ces scandales amorcent le déclin de l’institution. L’Église a vendu son trésor : la confiance. On lui reproche moins d’avoir failli que d’avoir voulu dissimuler. C’est l’objet de mon dernier livre, Consoler les catholiques.[1] L’institution, sous la forme que l’on connaît, va disparaître. En 2009, Hans Küng, théologien, parlait du risque de voir la base sociologique de l’Église se réduire et ne plus refléter qu’une seule opinion, devenant une sorte de secte. Tous les jours, nous recevons des messages nous demandant de partir, de rejoindre les protestants. Plus l’Église sera sectaire, plus les gens s’en détourneront, car la pluralité des opinions est refusée.

 

Quel combat mener maintenant dans ce contexte ?

Nous avons publié une déclaration des 10 ans de l’association intitulée « Nous choisissons tout ». Le temps de négocier des miettes est terminé. Le problème réside dans la vision ontologique que l’Église a des femmes. Dans la conception du magistère, les femmes sont instrumentalisées, ce sont des objets. Or, un être humain est comme la rose de Silesius : la femme comme l’homme sont sans pourquoi. Il faut une affirmation d’égalité massive. Certaines femmes intériorisent la situation de seconde et sont complices du système qui les nie. La priorité est de se considérer comme des égales. Nous sommes une petite association, mais beaucoup de femmes pourraient nous rejoindre. Elles peuvent aussi prendre des initiatives. On pourrait rêver un projet interreligieux entre femmes, basé sur la modernité et l’écoute de l’autre.


Anne Soupa - France)

Notes :
[1]  Consoler les catholiques (Salvator, février 2019).

Propos recueillis par Marjorie Charpentier 

Le Monde des Religions 14 janvier 2019




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