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Avec ou sans ostentation ?

Les JMJ et Taizé

Philippe Liesse
Cet article n'a pas été publié dans une de nos revues

Vingt-et-un août 2005, le Rhin a retrouvé son cours normal, les lampes des JMJ se sont éteintes. Quelques jours plus tôt, Frère Roger s'est éteint, de manière brutale certes, mais sans tambours ni trompettes, ni à grand renfort médiatique. Certains font pourtant l'amalgame : JMJ—Taizé, même moule, même élan ? Non, mille fois non ! Malgré l'effort de récupération de certains mouvements catho-centristes, Taizé ne se décline pas au démonstratif. Il s'efforce de rester une oasis de paix, dans la rencontre et la prière, un lieu où il fait bon se retrouver pour respirer quand on risque l'anémie dans une institution qui développe tant de stratégies…pour assurer sa propre survie. La communauté de Taizé a toujours refusé cette idée d'une panure qui devrait tout recouvrir; elle préfère en revenir à cette intuition évangélique du levain dans la pâte qui fait grandir l'humanité en tout homme.

Roger Schutz-Marsauche, membre des pasteurs de Genève, est arrivé à Taizé en 1940. Durant la guerre, il accueille et cache des réfugiés qui fuient l'oppression allemande. A la fin de la guerre, il accueillera et cachera des prisonniers allemands. Un accueil libre de toute idéologie, une simple attention à la détresse humaine, quelle qu'elle soit ! Une véritable obsession pour la réconciliation !

         En 1949, avec quelques amis, il fonde la communauté œcuménique de Taizé. Ils sont quelques frères protestants à vouloir renouer avec la vie monastique, oubliée par la Réforme, en s'engageant dans une vie ancrée dans la prière, la pauvreté et le célibat. Frère Roger est marqué comme au fer rouge par ses origines spirituelles, il n'a cessé de répéter qu'il était le "petit-fils d'une femme qui a réconcilié en elle le courant de son origine évangélique avec la foi catholique sans être un symbole de reniement pour les siens". La communauté s'ouvrira très rapidement à des frères catholiques et orthodoxes.

         Avant le Concile Vatican II, de nombreux jeunes catholiques sont attirés par Taizé. Ils y découvrent surtout une liturgie vivante, à la mesure de vivants, tout à fait démarquée de la liturgie catholique engoncée dans ses rites aux relents magiques, culpabilisants comme un dies irae ou déférents comme un tantum ergo.

Cet engouement pour Taizé dérange les instances catholiques. Les jeunes sympathisants sont plutôt invités à se taire : Taizé, Taizé, taisez-vous ! En 1965, dans certains milieux diocésains, on parlait de Taizé comme de la "volière des merles blancs de l'œcuménisme".

         En 1970, Frère Roger lance le concile des jeunes. Jusqu'ici, les différents conciles ne faisaient que réunir des clercs situés au sommet de la hiérarchie ecclésiastique. Le dernier concile, Vatican II, avait bien ouvert ses portes à des observateurs non clercs, dont Frère Roger d'ailleurs, mais l'idée d'un concile du peuple de Dieu restait incongrue dans la mentalité de la sainte Eglise catholique. Qu'à cela ne tienne, des milliers de jeunes se sont retrouvés régulièrement à Taizé, ils y ont appris à s'exprimer, à oser une parole, à se libérer des muselières labellisées par l'eau bénite, à poser des questions, les leurs, sans se voir imposer des réponses toute faites !

         L'engouement connaîtra aussi des débordements, ceux de rassemblements importants de jeunes : "Taizé,  le Woodstock bourguignon" ! La communauté des frères va devoir gérer, autant que faire se peut, les problèmes d'alcool et de drogue, et tout ce qu'ils génèrent. Il faudra canaliser et aiguiller certains jeunes vers d'autres endroits de rencontres ou de vacances.

         Les responsables catholiques ne vont pas tarder à s'interroger sur le phénomène Taizé. Pourquoi les églises se vident-elles, alors que la colline bourguignonne ne désemplit pas et que les rassemblements annuels dans une grande ville européenne drainent de plus en plus de jeunes ? La démarche d'un certain clergé catholique n'est pas désintéressée ! En 1980, Jean-Paul II lui-même accueille la rencontre de Taizé organisée à Rome, en tant que capitale d'un pays européen. C'est à la suite de cette rencontre que le Pape va imaginer les Journées Mondiales de la Jeunesse !

         Ces fameuses JMJ sont la reproduction en gigantesque du type de rencontres organisées chaque année dans une grande ville européenne par la communauté de Taizé. Le Pèlerinage de confiance sur la terre, lancé par Frère Roger subit un copier-coller. Mais la copie ainsi obtenue est transformée dans son essence même ; la démarche devient un pèlerinage autour d'un pape, lui-même pèlerin. Les troupes de choc sont bien présentes : focolari, néocatéchumènes, charismatiques de tous bords. Elles encadrent et encouragent à l'écoute des différentes catéchèses assurées par des évêques. Ceci n'a vraiment plus rien à voir avec l'intuition initiale de Frère Roger.

Ces mêmes mouvements ont aujourd'hui envahi Taizé. Si on y ajoute tous les jeunes qui, à la suite de la chute du mur de Berlin, viennent des pays de l'ex-URSS, on ne s'étonnera pas de croiser à Taizé un monde religieusement bigarré, allant d'une grande sobriété et d'une grande discrétion à une exubérance ou un cléricalisme dérangeant. On peut y rencontrer des gens sans signe extérieur ostentatoire, des jeunes et moins jeunes arborant au cou des croix aux tailles diverses, des cols romains, des soutanes de toutes les teintes, des religieuses voilées de la tête aux pieds.

         Mais il reste, et heureusement, une communauté priante, dans la fidélité à l'intuition de son fondateur : "En tout, la paix du cœur." Aucune ostentation, aucune démonstration de puissance, aucune catéchèse visant à uniformiser, aucune recherche de médiatisation effrénée !

Frère Roger a résisté à toutes les pressions, il n'a jamais renoncé à ses origines protestantes. Il n'a pas fait le choix de son compagnon de route, Max Thurian, qui fut ordonné prêtre en 1987, ordination qui fit couler pas mal d'encre et de polémiques !

Il est mort dans l'Eglise de la Réconciliation, dans ce temps de prière qui a réglé toute sa vie. Et la prière a continué : "Bless the Lord, my soul, who leads me into life."

Philippe Liesse (Evangile sans frontières)


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