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L’eucharistie, enjeu du pouvoir clérical

Michel Bouvard
Publié dans Bulletin PAVÉS n°59 (6/2019)

La Conférence Catholique des Baptisé-e-s Francophones (CCBF) vient de publier un document de réflexion qui s’intitule "Partager la parole, le pain et le vin en mémoire de Jésus".[1] On y trouve d’abord un résumé de l’histoire de l’eucharistie s’inspirant de Joseph Moingt, puis des extraits d’articles d’une quinzaine d’auteurs récents et un exemple de célébration dans une communauté de base parisienne. Enfin, une annexe s’interroge sur l’enjeu de pouvoir qui se cache derrière la "sacralisation cléricale" de l’eucharistie, et que nous reproduisons ici. (P.C.)

Le sujet est éminemment tabou à la fois parce que l’eucharistie est devenue le centre de la vie chrétienne et parce que la sacralisation de l’eucharistie est ce qui fonde le système clérical et justifie le pouvoir donné aux prêtres. Les aspects suivants, en particulier, apparaissent comme des "déviances" par rapport à ce que Jésus a voulu signifier :

1. Dans le premier récit connu de la cène (1 Co 11), Paul considère l’aspect communautaire comme primordial et indispensable à toute célébration eucharistique : "l’eucharistie fait de nous le corps du Christ." Or ce caractère communautaire et fraternel a largement sinon complètement disparu de la forme de nos célébrations aujourd’hui ;

2. Les eucharisties sont présidées exclusivement par des personnes consacrées dans des lieux sacrés (l’église et l’autel) et la consécration des hosties est considérée comme un geste sacré. Or cette exigence de sacré n’apparaît dans aucun des évangiles – le terme "sacré" n’y apparait jamais. Et tout ce caractère sacré fait en outre que le langage est immuable (bien que suranné), n’évolue pas et devient totalement incompréhensible à ceux qui ne font pas partie du sérail (et même à beaucoup de ceux qui en font partie !) ;

3. L’eucharistie s’est transformée en rituel où le prêtre célèbre et reproduit le sacrifice du Christ en rémission de nos péchés – cfr la prière eucharistique n°1 : "Jésus est le sacrifice pur et saint, le sacrifice parfait" ou, avant le lavement des mains du prêtre : "que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant Toi…", voire la vision encore plus extrémiste d’un Dieu qui sacrifie son Fils, au sens de l’Ancien Testament, pour sauver les hommes. Là encore, cette dimension sacrificielle de l’eucharistie ne nous semble pas traduire ce que Jésus vient inaugurer dans le partage du pain et du vin : la nouvelle alliance avec les hommes.

La primauté au sacré et l’interprétation sacrificielle semblent être, en outre, en contradiction avec la référence que l’on retrouve dans trois évangiles (Marc 15,38 ; Luc 23,45 ; Mat 27,51) qui relatent, de façon métaphorique, que le voile du Temple se déchire à la mort de Jésus. Dans la tradition juive, seul le grand prêtre pouvait pénétrer dans le Saint des Saints pour y effectuer des sacrifices. Dans la tradition évangélique, après la mort et la résurrection de Jésus, tous les hommes sont désormais invités à s’approcher de Dieu, en confiance. On ne monnaye plus la relation avec Dieu, fusse au travers de sacrifices.

On peut aussi citer l’évangile de Matthieu qui, au chapitre 9, à l’occasion du repas de Jésus avec les collecteurs d’impôt, déclare : « ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez donc apprendre ce que signifie "C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice" [référence à Osée 6,6]. Car je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. »

En bref, cela implique :

• Qu’il ne devrait plus y avoir d’espace sacré réservé ; Dieu a déserté le sacré pour habiter parmi les hommes ;

• Que les prêtres ne devraient plus être sacralisés mais au service de la communion dans les communautés ; Jésus se rend présent sitôt que deux ou trois sont réunis en son nom, et nous sommes tous, par notre baptême, prêtres, prophètes et rois ;

• Qu’il n’y a plus lieu de célébrer des sacrifices, car Jésus a mis fin à ce monde de relation ; on reçoit par lui l’amour miséricordieux du Père, et on le partage à notre tour.

Historiquement, la primauté au sacré et l’interprétation sacrificielle sont apparues à la fin du 2e et début du 3e siècle, sans doute dans un but de reprise en main et de contrôle par l’institution naissante pour éviter les dérives possibles. À cette époque, l’institution chrétienne a décrété que le peuple élu n’était plus le peuple juif mais le peuple chrétien (théologie de la substitution), et elle s’est approprié les attributs des grands prêtres juifs qui pratiquaient les sacrifices dans le Temple, dont elle a aussi repris le caractère sacré.

Vatican II a bien essayé de remédier à ces dérives. Vatican II a, en particulier, mis un terme aux pratiques où le prêtre, intermédiaire entre la communauté et Dieu, célébrait dans le chœur et tournait le dos à la communauté. Désormais, ce doit être la communauté qui célèbre, et le prêtre qui préside. La célébration ne doit plus se dérouler dans le chœur (espace sacré) mais au milieu de l’église et de la communauté. Mais le "naturel"  est revenu au galop : qui peut affirmer que dans la plupart des églises, ce n’est pas le prêtre qui célèbre et la communauté qui assiste, impuissante, comme à une pièce de théâtre, alors que l’eucharistie est censée nous rendre acteurs et frères en Christ ? Mais la notion de sacré est intrinsèquement liée à celle du pouvoir, un prêtre n’affirmait-il pas récemment : "J’ai le pouvoir de faire descendre Dieu sur l’autel !", comme quoi le pouvoir rend fou, puisque ce prêtre finalement prétend "maitriser" Dieu !

Quand l’eucharistie devient un enjeu de pouvoir, on peut légitimement se poser la question de savoir ce qui guide les réflexions : la fidélité aux textes évangéliques ou la question du pouvoir ?

Dans sa lettre au peuple de Dieu, le 20 août 2018, François met les pieds dans le plat : « Il est impossible d’imaginer une conversion de l’agir ecclésial sans la participation active de toutes les composantes du peuple de Dieu. Plus encore, chaque fois que nous avons tenté de supplanter, de faire taire, d’ignorer, de réduire le peuple de Dieu à de petites élites, nous avons construit des communautés, des projets, des choix théologiques, des spiritualités et des structures sans racine, sans mémoire, sans visage, sans corps et, en définitive, sans vie. Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui "annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple". Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme. »

La conclusion du livre à paraître de Loïc de Kerimel (Le cléricalisme à la racine du mal) résume la situation en quelques phrases :

L’eucharistie est l’élément-clé du système clérical. Une fois le système déconstruit, considérée en et pour elle-même et conformément aux paroles de Jésus lors de son dernier repas, l’eucharistie, c’est-à-dire le partage du pain et du vin, est ce qu’il nous commande de faire "en mémoire" de lui (1 Cor 11,24-25) afin de re-susciter son corps. Il n’est indiqué nulle part, Luther l’a abondamment et définitivement montré, que les conditions de ce mémorial sont qu’il s’insère dans un culte célébré dans un espace sacré, qu’il soit présidé par un prêtre/sacrificateur et qu’il soit la reproduction à l’autel de la mort de Jésus sur la croix, interprétée comme un sacrifice voulu par le Père en gage de sa miséricorde.

Dans la lignée des prophètes d’Israël, Jésus met fin à la conception sacrificielle des religions traditionnelles pour lesquels le sacrifice est une opération marchande destinée à se concilier les faveurs d’une divinité conçue comme perpétuellement courroucée du fait de la bassesse des humains. Le sacerdoce commun est constitutif du peuple de Dieu en lequel, du fait de l’alliance, est restaurée l’égale dignité des personnes appelées à se libérer de leur état de servitude et à se mettre en marche en direction de la "terre promise". Et c’est à ce titre que toute communauté, soucieuse, dans sa recherche de la "cité à venir", d’entretenir son lien au corps du Christ, est habilitée à "offrir sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est à dire le fruit des lèvres qui confessent le nom de Jésus" (Hé 13,15). C’est pourquoi, contestant le monopole que s’est arrogé le sacerdoce ministériel dans la célébration de l’eucharistie, Joseph Moingt parle du partage de la parole et du pain, non seulement en termes de droit, mais en termes de devoir. Et il cite Marcel Légaut soulignant fortement que "le renouvellement de la Cène est la clef de voûte de la communauté de foi". L’eucharistie est le bien commun de celles et ceux qui ont choisi de mettre leurs pas dans les pas de Jésus le Christ, et aucun ministère ecclésiastique ne doit être en mesure d’entraver l’accès à la nourriture dont tous et toutes ont un besoin vital pour poursuivre leur marche et entretenir ainsi l’humanité du monde qu’ils ont en partage avec leurs frères et sœurs humains.

C’est pour toutes ces raisons, et pour aider à notre déformatage, que nous avons choisi d’éditer et de diffuser ce document et les éléments de réflexion qu’il contient.

le 10 avril 2019

Michel Bouvard

Notes :

contact@baptises.fr

 

[1]  Le document de 28 pages A4 est accessible en ligne : https://baptises.fr/sites/default/files/document/reflexion-sur-le-partage-du_pain-et-du-vin-en-memoire-de-jesus-avri-2019_0.pdf




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