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Nouvelle normalité

José Arregi
Cet article n'a pas été publié dans une de nos revues

En plein deuil et naufrages dans une mer d’incertitudes, nous nous demandons comment et quand nous pourrons récupérer ce que le virus emporta avec lui. Mais le souffle et la raison nous poussent à faire un petit pas plus loin, un grand pas décisif, et à nous demander ce que nous devrions récupérer, et ce que nous ne devrions pas récupérer de ce que le virus emporta.

C’est dans ce sens que je veux comprendre la nouvelle consigne : « Transition vers une nouvelle normalité ». Curieuse expression que celle-là, contradictoire ou pour le moins ambiguë car si elle est nouvelle elle ne doit pas être normalité, et si elle est normalité elle ne doit pas être nouvelle. Je considère, cependant, que cette ambiguïté ou cette contradiction est constitutive de notre condition humaine, et plus à l’époque incertaine de pandémie dans laquelle tout un monde qui nous paraissait normal s’est effondré et un autre monde auquel nous aspirons est encore à construire. La normalité nous calme, la nouveauté nous enflamme.

Nous avons besoin de normalité, car nous sommes des êtres d’habitudes. Chaque jour est une chaîne de routines aussi simples que vitales. Le printemps arrive et la mésange fait son nid, le pommier fleurit. La terre tourne, les astres et les galaxies s’attirent, l’univers s’étend. Une harmonie infinie régie par une mystérieuse force profonde que nous ne savons pas comment appeler. C’est la même qui pousse la routine de la vie, la sainte routine qui nous porte. Nous ne pouvons pas nous arrêter pour soupeser à chaque moment si nous devons nous laver les mains, tourner la tête, mesurer la distance. La routine devient rite, économise de l’énergie, simplifie la vie et la soutient. Faire ses adieux aux morts, fêter une naissance, célébrer un mariage, se promener librement, s’embrasser et se donner des baisers, quand l’esprit et le corps le demandent… ou simplement manger ensemble simplement, et, pour un chrétien, évoquer la présence réelle de Jésus, le crucifié vivant, en se souvenant de sa parole, en mangeant et en buvant simplement, avec la télévision ou sans elle interposée, mais sans besoin d’un prêtre revêtu de l’aube et de la chasuble et de pouvoirs sacrés exclusifs : l’eucharistie que Jésus pratiqua chaque fois qu’il mangeait avec les gens et qu’il incarnait le Royaume de la liberté et de la communion. Normalité bénie.

Qu’arrive la normalité qui facilite la vie. La vie de tous. Pas la « nouvelle normalité » à laquelle on fit appel pour la première fois dans la crise de 2008, et regardez ce qui se fit : on sauva les Banques, et on condamna les gens. Pas la vieille normalité des uns au détriment des autres, la violente inégalité établie comme norme, l’iniquité imposée comme loi sociale, comme désordre mondial. Pas la normalité de la spoliation des forêts, et de l’extermination de ses peuples, l’Amazonie en tête, pour le bénéfice des industries minières, pétrolières et des monocultures extensives (les forêts sont, comme on le sait, l’habitat « normal » d’une infinité de virus et de micro-organismes : nous les avons expulsés de leur milieu et nous leur avons ouvert la voie jusqu’à nos macro-villes, tout cela pour un bénéfice économique immédiat que nous perdrons vite avec des augmentations en combattant virus et pandémies ; étrange intelligence de l’Homo Sapiens).

Pas la normalité de la croissance insoutenable, de la production maximum, du gain majeur, du gaspillage consumériste. Et de son corollaire : les neuf autres pandémies – en plus de celle du Covid-19 – dont on ne parle plus et qu’a signalé récemment la Commission pour le Futur Humain de l’Université Nationale Australienne : le manque d’eau, l’effondrement de l’écosystème, l’augmentation incontrôlée de la population, l’insécurité alimentaire, la contamination chimique, les armes nucléaires, le réchauffement global et le changement climatique induit par l’être humain, le développement de puissantes technologies sans contrôle, l’incapacité nationale et globale pour comprendre et pour agir préventivement sur les risques. 

Pas la normalité de cette civilisation fondée sur la déprédation, la précipitation et la compétition (nous l’avons là : le monde s’est arrêté, mais pas la Bourse, et les laboratoires pharmaceutiques se font concurrence fermement pour arriver premier au vaccin et faire fortune grâce à la pandémie). Pas la normalité d’une cosmovision anthropocentrique étroite, consolidée par les grands monothéismes, selon laquelle l’être humain est le centre de la création ou le sens et la flèche de l’évolution et tout doit servir au profit de notre espèce (les virus existent-ils pour le bien humain par hasard ?) Pas la normalité dirigée par « nos démons internes, notre propre haine, cupidité et ignorance » (Noah Yuval Harari), la mère de toutes les pandémies.

À vrai dire, je ne suis pas optimiste, mais l’espérance n’a jamais été une question d’optimisme, mais d’engagement inspiré, joyeux malgré tout. Nous vivons une heure grave, peut-être l’heure la plus grave de toute l’histoire de l’espèce humaine. Ou nous mettons les bases d’une nouvelle normalité basée sur la compassion et la solidarité, ou il ne faudra même pas que ce virus ou un autre en finisse avec nous, car nous en finirons les uns avec les autres. Réfléchissons.

Réfléchissez, députées et députés de tous les partis qui légifèrent au nom des citoyens, et laissez de côté, si vous tenez à quelque chose, les querelles et mensonges indignes des gens que vous dites représenter. Réfléchissez, mandataires de la planète.

Nous vous le demandons pour le pain quotidien de tant de familles, pour l’avenir de nos jeunes, pour le futur commun de la terre. Nous vous le demandons pour la mémoire des personnes aimées qui sont parties si seules, sans un dernier mot, sans une dernière caresse, en laissant tant de deuil difficile. Leur souffle se fit un avec le Souffle Universel éternel. Ils reposent en paix. 

Que leur paix éternelle soigne notre mémoire et nous délivre de nos peurs et de nos ambitions, pour que la vie humaine, beaucoup plus humaine que jusqu’à aujourd’hui, continue sur cette terre sacrée. Que les Béatitudes (la solidarité avec les pauvres, la soif de justice, l’honnêteté, la miséricorde, la paix, la mansuétude) du prophète Jésus et de tous les prophètes, avec la religion ou sans elle, inspirent une nouvelle normalité, pour une nouvelle communauté mondiale. Que la vie humaine – humus et souffle – mérite ce nom et que nous faisions vrai ce que dit le poète allemand : où croît le danger ce qui sauve augmente aussi.


José Arregi - Espagne)

Notes :
Traduit de l’espagnol par Dominique Pontier
Publié dans DEIA et dans les quotidiens du Groupe NOTICIAS le 10 mai 2020



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