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Pour parler d’économie avec Thomas Piketty et d’autres…

Joseph Pirson
Publié dans Bulletin PAVÉS n°61 (12/2019)


Un an après le début du mouvement des Gilets Jaunes et les différentes réactions en leur faveur ou en opposition, la lecture de plusieurs ouvrages et articles m’incite à risquer quelques lignes à propos de différentes manières d’aborder l’économie, sans volonté de livrer des réponses, avec les précautions d’usage ("All other things being equal…", "Toutes autres choses restant égales par ailleurs"…). Lors du comité de rédaction, j’avais suggéré de réagir au dernier ouvrage de Thomas Piketty, pour en présenter quelques éléments.[1] Ce ne sont pas les 1200 pages lues et en cours de relecture qui me rebutent : il s’agit plutôt de ne pas tomber dans des simplismes en la matière. En effet, nous pouvons dire « il n’y a qu’à taxer les grosses fortunes, légiférer davantage, augmenter les revenus de base ». Nous pouvons également, de manière plus insidieuse, répéter l’adage selon lequel « des pauvres, il y en aura toujours », ce qui traduit, à mon sens, une faiblesse de l’intelligence et une médiocrité de la capacité d’évaluer, de réagir et de prévoir. Réapprenons à penser avec Piketty et d’autres analystes !

1. Les dérives élitaires de la gauche ?

De manière plus précise le choc le plus important que j’ai ressenti à la lecture de Piketty m’est venu de son analyse de la "gauche brahmane", par analogie avec la caste hindoue du même nom : dans l’hindouisme, celle-ci regroupe en effet notamment des religieux, des légistes, des professeurs et hommes de lettres ; dans les termes de Piketty, elle fait alliance avec ceux qui possèdent les richesses afin de maintenir l’ordre social. L’auteur du Capital au vingt et unième siècle nous présente une critique fine et sans complaisance d’une certaine gauche intellectuelle (à laquelle je me reconnais appartenir au moins en partie) : la nouvelle priorité sociale-démocrate est accordée aux classes favorisées et diplômées et est couplée depuis vingt ans à un désintérêt progressif des milieux modestes.[2] Selon lui, la gauche électorale attirait en effet les classes populaires jusqu’à la fin des années 1980. Or ce même courant politique attire aujourd’hui majoritairement le vote des diplômés, dont un certain nombre bénéficie d’un revenu au-dessus de la moyenne. Selon Piketty, cette gauche qui rassemble les "gagnants du système éducatif" est susceptible de faire alliance avec la "droite marchande". Ce clivage est marqué par exemple dans l’organisation des territoires et la politique des transports en commun : le développement du train à grande vitesse profite essentiellement au public le plus favorisé des grandes villes alors que l’on assiste à la fermeture des lignes locales entre villes secondaires. Le mécontentement de milieux populaires en France suite à l’introduction de la taxe écologique sur les carburants s’inscrit dans cette même rupture : qui peut acheter une "voiture propre", installer des panneaux solaires, opter pour une alimentation biologique ? La question mérite d’être posée, sans démagogie, dans le cadre d’une étude des modes consommatoires et de la capacité nette de contribution des ménages.

Cette alliance entre une gauche intellectuelle et la droite marchande peut être à l’origine du macronisme, c’est-à-dire du déploiement d’une politique néolibérale associée à quelques mesures écologiques et à la revitalisation des grands ensembles urbains, sans réflexion d’ampleur par rapport aux villes moyennes, aux régions en perte de vitesse et aux zones devenues des déserts industriels.

L’analyse proposée par Piketty sur l’évolution de la société des États-Unis d’Amérique et du Royaume-Uni va dans le même sens.[3] Alors que les démocrates américains ont été longtemps les défenseurs d’une petite classe moyenne et du milieu populaire, ils apparaissent aujourd’hui dans le milieu des grandes villes comme les porte-paroles d’une classe moyenne supérieure : ceux qu’il appelle les "gagnants de la mondialisation" sont la plupart du temps pourvus de diplôme supérieurs et convaincus de l’importance de l’ouverture à l’extérieur, notamment par le développement des technologies numériques les plus sophistiquées qu’ils maîtrisent, au sein d’un système devenu de plus en plus inégalitaire. Le même clivage peut être observé dans le contexte du Royaume-Uni où l’évolution du vote en faveur des travaillistes et le type de représentants de ce parti correspondent à une évolution comparable en faveur d’un groupe d’élites intellectuelles au détriment des milieux populaires.

Ces affirmations sont étayées et s’appuient sur une analyse sérieuse des contextes. Piketty relativise toutefois ses réflexions sur la base des résultats des votes pour et anti Brexit (attirance de groupes plus modestes sous la présidence de Corbyn vers le Labour Party, et fuite des plus hauts revenus). Aux États-Unis comme dans l’Union Européenne, Piketty observe un système très fragile et instable avec des lignes de division au sein de la gauche (entre une aile en faveur de la redistribution et une autre pro-marché) et de la droite marchande (entre une ligne nationaliste et une ligne pro marché). D’où la combinaison possible de diverses alliances.

Qu’en est-il dès lors de l’économie, longtemps présentée comme "science molle" à la recherche d’une réputation plus objective par le recours aux modèles mathématiques et la revendication de sérieux par rapport aux autres sciences sociales ? Quelques questions peuvent nous aider à poser des jalons vers un débat plus vaste.

2. Tout ne se réduit pas au marché !

Dans les cours d’économie classique nous apprenons que la base est l’équilibre entre l’offre et la demande : la fixation du prix se situe à l’intersection entre les courbes d’offre et de demande. Assez souvent cependant, la demande ou l’offre peuvent être inélastiques : la demande et l’offre de produits ou de services ne sont pas extensibles à l’infini. Par exemple dans les pays riches, où la majorité des besoins primaires sont satisfaits, c’est le recours à la publicité qui a permis de redévelopper les ventes : c’est la tendance qui a marqué chez nous les années de l’après-guerre et de croissance économique en faveur de la consommation de masse.

Souvent il est question des "lois du marché" comme si celui-ci était une donnée quasi naturelle. Pour citer un exemple récent, dans le cadre de la préparation de séances de l’Université Populaire de la Coopérative Paysans Artisans, il m’a été demandé d’aborder la discussion sur la notion de "prix juste".[4] Dans ce contexte, j’ai été amené à rencontrer un ancien fonctionnaire français chargé du contrôle de l’application de la Politique Agricole Commune (PAC) dans l’Hexagone. La réponse de celui-ci fut directe : « on doit accepter le prix du marché comme le prix juste, parce que nous vivons dans ce contexte-là et il n’y en a pas d’autre ! Ou alors il faudrait faire la révolution ! ». Mais qu’est-ce qu’un marché et quels sont les éléments qui participent, en termes réels, à la fixation du prix ? Dans le domaine des produits de consommation courante, essentiellement de l’alimentation, l’attention portée au développement des circuits courts est centrée notamment sur la réduction du nombre d’intermédiaires, la volonté de rétribuer correctement les producteurs, les distributeurs et de permettre à un plus grand nombre de personnes d’acheter des produits de qualité, en réaction au pouvoir de la grande distribution et aux pressions exercés pour stimuler le désir de consommer. Ce sont des composantes de ce que nous pouvons appeler un prix du marché le plus proche du prix des facteurs de production.

Une autre question concerne les différentes variables incorporées quand on parle des réalités économiques : qu’évalue-t-on ? Sur quels éléments de comparaison établit-on les rapports de valeur ? Dans le cadre de l’économie libérale, très souvent les modifications de l’environnement, les dépenses engendrées dans le domaine de l’organisation de l’espace, de l’aménagement du territoire, y compris les voiries, les moyens de transport en commun sont considérées comme des externalités et non comme des éléments à prendre en considération dans les comptes des entreprises.

Dans le même ordre d’idée, le travail est évalué comme une marchandise ou comme variable d’ajustement (notamment dans la gestion du travail à temps partiel, de la réduction des effectifs dans des entreprises qui voient pourtant croître leurs bénéfices). Or les études les plus récentes contredisent la réduction du travail à son estimation marchande (on parle du "marché du travail" sans prendre en compte les éléments constitutifs de celui-ci : le patron de thèse de Piketty, Anthony Atkinson, a largement montré la façon dont l’emploi change de nature aujourd’hui avec la combinaison de différents statuts (temps partiel, combinaison salarié-indépendant) et amène à poser la question de l’intervention étatique pour permettre à toutes et à tous un travail garanti.[5]

Sur la base d’une histoire des inégalités dans différentes régions du monde, Piketty montre dans son ouvrage la manière dont les inégalités ont pu grandir ; face au récit qui s’est imposé dans les années 1980 et 1990 sur les succès du libéralisme, c’est le combat pour l’égalité (notamment à travers l’éducation) et non le caractère sacré attribué à la propriété qui ont permis le développement économique. Une réflexion poussée sur le progrès montre en effet que les rapports économiques sont toujours des rapports sociaux et qu’il n’y a pas de fatalité ni de solution dans la "main invisible" du marché.

3. Réencastrer l’économique dans le social ?

Plusieurs économistes ont au fil des années remis en cause une vision dogmatique de l’économie, à l’intérieur même du libéralisme, comme Keynes et Galbraith, pour reprendre des figures connues de l’histoire contemporaine à propos de l’intervention nécessaire de l’État. Dans l’histoire des Nobel d’économie, Elinor Ostrom (2009) et Esther Duflo (2019), les seules femmes à avoir obtenu le prix, ont proposé des méthodes originales d’évaluation et de la construction économique. Elinor Ostrom, déjà présentée dans cette revue, a largement mis en évidence l’existence et la construction de Communs et la problématique de la gouvernance, notamment dans la gestion des ressources naturelles. Esther Duflo a développé des travaux importants sur la lutte contre la pauvreté. Il est intéressant de noter que l’une et l’autre ont couplé la construction de modèles théoriques et l’étude d’applications précises sur le terrain, dans les pays du Nord et du Sud.

D’autres économistes comme l’Autrichien Karl Polanyi ont largement mis en évidence l’économie comme construit social, enraciné dans l’histoire de sociétés particulières.[6] Sa distinction entre trois modèles d’économie a permis notamment de construire les analyses et propositions de l’économie sociale et solidaire : économie marchande (échange), économie publique (redistribution) et économie informelle, à large base associative, basée sur la réciprocité et l’entraide mutuelle. Polanyi met à contribution les sciences sociales (en particulier l’histoire et l’anthropologie) pour déconstruire l’image d’une évolution de l’organisation économique qui culminerait dans le modèle occidental européen ou nord-américain. La plupart des économistes progressistes aujourd’hui s’inspirent de ses travaux qui affinent les théories de Marx et sortent d’une vision purement mécaniste de l’économie (tendance inéluctable vers l’abolition du marché) au profit d’une mise en évidence du rôle des sociétés humaines et de la reprise nécessaire de pouvoir par les citoyens sur leur économie.

Piketty recourt lui aussi de manière très documentée à l’analyse de l’évolution des sociétés occidentales. Je soulignerai en particulier la mise en évidence de ce qu’il appelle une classe de "néo-propriétaires" qui concentrent de plus en plus de revenus au capital à leur profit et à celui de leurs enfants.[7]

Pour « dépasser le capitalisme de manière constructive », Piketty propose la reconnaissance de la propriété sociale au sein des entreprises et un impôt fortement progressif sur la propriété afin qu’une partie soit réellement redistribuée à la collectivité.[8]

Au plan du modèle politique, Piketty développe fortement ce qu’il nomme "social fédéralisme" : des mécanismes de redistribution et de relations internationales plus justes peuvent aider à construire un nouveau fédéralisme transnational qui rende progressivement l’État-Nation caduc. À ce propos Piketty ne tire pas de plans sur la comète ; il invite à dépasser le cadre national dans la mesure où la majorité des échanges et transactions ne se limitent plus aux frontières des états-nations ou même à ceux de regroupements d’états, qui reposent sur des équilibres instables ou fragiles (l’Union Européenne en est un exemple particulier). Ses critiques des sociaux-démocrates des dernières décennies portent sur la manière dont ils n’ont pensé la mondialisation que comme une libre circulation des capitaux, des biens et des services, sans dispositifs de solidarité ni de fiscalité commune destinée à éviter la concurrence (dumping) entre États nationaux.

L’enjeu actuel est de reconstruire et moderniser les processus démocratiques, sans naïveté et en prenant en compte l’articulation entre la démocratisation des entreprises, la désacralisation de la propriété, le droit d’inventaire sur les résultats des politiques menées dans des états à prétention démocratique, en gardant en ligne de mire des domaines-clés : l’accès le plus large à l’enseignement universitaire, les modèles universalistes de santé et de protection sociale. Les stratégies de participation au pouvoir dans les entreprises, la dynamisation de la démocratie représentative (par le renouvellement des organisations collectives et des mouvements politiques) ainsi que le développement d’un social fédéralisme à l’échelle internationale relèvent de choix à opérer dans la prochaine décennie, de façon à éviter les éclatements, les déchaînements de violence à l’échelle internationale et le fatalisme ou le sentiment total d’impuissance des citoyens. Certes ces propositions méritent d’être approfondies à l’aune d’expérimentations ; elles existent toutefois quoique de manière fragmentaire dans la sphère des entreprises ainsi que dans la sphère civique et politique.


Joseph Pirson

Notes :

[1] Thomas PIKETTY, Capital et Idéologie, Paris, Seuil, 2019. Voir également son précédent ouvrage Le Capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013.

[2] PIKETTY, p. 876-881

[3] 1 Idem, p. 933-987.

[4] Paysans Artisans est une coopérative de circuit court en Région Namuroise. Elle regroupe près de 100 producteurs et de 800 consommateurs coopérateurs auxquels s’ajoutent nombre de consommateurs non coopérateurs. Elle fait partie du Collectif 5C qui regroupe 21 coopératives citoyennes en Wallonie et BeesCoop à Bruxelles (magasin coopératif de circuit court). L’Université Populaire participe du projet de relier culturel et économique à travers soirées de formation, séances ciné-débats et ateliers de mise en commun de savoir faire (les Ateliers de Paysans Artisans).

[5] Anthony B. ATKINSON, Inégalités, Paris, Seuil, 2016. V. en particulier les pp.189-214. Atkinson a été le directeur de thèse de Thomas Piketty à la London School of Economics.

[6] Karl POLANYI, La Grande Transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, (1944) réédité en 1983.

[7] Voir p. 821-833. On lira notamment sa présentation critique de Friedrich Hayek qui a été à la fois conseiller de Pinochet au Chili et de Margareth Thatcher au Royaume-Uni. Les propositions de celui-ci en1982 visaient à limiter le pouvoir des assemblées élues au suffrage universel (seuls les propriétaires auraient la capacité de voir plus loin et d’établir une législation responsable). Voir Law, Legislation and Liberty, Routledge, vol. 3, 1982.

[8] Voir p. 1116-1126.




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