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Prêtre ou pasteur ?

Pierre Collet
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Permettez-moi de revenir sur "l’affaire Patrick Balland", cet ancien pasteur marié et père de famille ordonné prêtre le 26 juin dernier à Namur par Mgr Léonard. Nous avons obtenu à ce sujet la réaction d’un ami protestant, Michel Dandoy, et nous l’avons publiée dans le dernier bulletin de Pavés. Dans le même sens que lui, plusieurs amis proches de Hors-les-Murs s’étaient émus de l’événement et de l’interprétation très ambiguë qu’en donnait La Vie.

Mis en relation avec les autres cas semblables et connus, on doit bien reconnaître que cette ordination ne constitue ni un progrès œcuménique ni un jalon vers l’assouplissement de la loi du célibat des prêtres. Il y aurait quelque 300 prêtres catholiques latins mariés dans le monde, et tous sont d’anciens pasteurs protestants ou prêtres anglicans.

C’est dans ce contexte de changement d’Église qu’ils ont pu être ordonnés prêtres catholiques, à tel point que certains théologiens n’hésitent pas à parler de "prime à la conversion" d’un autre âge… Car si c’est Jean-Paul II qui a généralisé cette pratique en 1980 et en 1995, il ne faisait que suivre l’exemple donné par Pie XII en 1951 déjà. Les prêtres mariés clandestins de "l’Église du silence" dans l’ancienne Tchécoslovaquie n’ont pas bénéficié de cette mesure, pour la simple raison qu’ils avaient été baptisés catholiques !

Qu’on nous comprenne bien. Il ne s’agit évidemment pas de suspecter le droit personnel de quiconque à changer de conviction, de foi, d’Église ou de religion ! Il existe aussi des prêtres catholiques, mariés ou non, convertis au protestantisme et qui sont devenus pasteurs. Ce qui nous choque, c’est qu’on pratique "deux poids deux mesures", et qui plus est au détriment des enfants "légitimes", si on veut bien nous passer cette expression pour parler de ceux qui ont été baptisés catholiques… C’est aussi ce que ressent ce diacre marié qui écrit à La Vie : "La seule possibilité que j’aie pour être ordonné prêtre, c’est que mon épouse décède rapidement…"

On pourrait bien sûr étendre ce sentiment d’injustice aux 80 ou 100 000 prêtres mariés catholiques, même si la plupart de ceux qui se retrouvent dans Hors-les-Murs n’ont guère d’état d’âme face aux pratiques de l’Église hiérarchique et ne manifestent aucun désir de reprendre leur ministère, en particulier dans les conditions actuelles : ils militent surtout pour les autres actuelles ou futures "victimes du système"…

Quatre d’entre nous viennent de rentrer du Congrès international des prêtres catholiques mariés à Wiesbaden et peuvent témoigner d’un sentiment largement partagé par leurs collègues du monde entier, sentiment d’injustice, de frustration même, face au refus des autorités d’entendre quelque parole que ce soit qui viendrait d’eux et de leur expérience particulière.

C’est sans doute le contexte des conversions qui éclaire le mieux les motivations ecclésiastiques de ces nouvelles ordinations. Il est évident du côté des prêtres anglicans qui ont rejoint en masse l’Église catholique parce que leur propre Église venait d’autoriser l’ordination des femmes… Ce fut moins massif, mais affirmé publiquement aussi pour certaines conversions venues d’Églises protestantes, tant réformées que luthériennes. Et on connaît la position catholique très tranchée – semblable ici à la position orthodoxe – sur l’accès des femmes au presbytérat (c’est "définitif et infaillible", d’après Ordinatio sacerdotalis, 1994), qui a provoqué des ordinations féminines "sauvages" depuis deux ou trois ans … Mais au-delà des cas particuliers et des circonstances, c’est bien une certaine conception de l’Église et de la société qui est derrière tout cela, marquée par le refus de l’égalité des droits entre hommes et femmes et, inconsciemment peut-être, par une conception très négative de la sexualité.

Dans le cas qu’on vient de voir chez nous, la conversion du pasteur aurait été due à sa découverte de la foi eucharistique catholique : "Plus j’avançais dans mon ministère, plus je sentais un manque de plénitude lorsque je célébrais la sainte Cène". Sans mettre en doute le moins du monde la sincérité de l’intéressé, on est en droit de se poser des questions sur l’impact réel du dialogue œcuménique : si certains ont parfois trouvé commode d’opposer l’Église de la Parole (protestante) et l’Église de l’Eucharistie (catholique), on peut quand même regretter que ces Églises elles-mêmes entretiennent et renforcent ce cliché en n’encourageant pas les évolutions nécessaires, et surtout en sanctionnant la diversité des approches, des théologies, des spiritualités… Une façon de renforcer la spécificité catholique en la matière sera donc d’insister lourdement sur le caractère sacré de l’eucharistie, sur le pouvoir très "réservé" de la célébrer, et sur les dérives qu’il faut éviter à tout prix. Et nous revoilà en pleine actualité ecclésiastique, avec le synode qui vient de s’ouvrir à Rome pour clôturer l’année de l’eucharistie.

S’il est compréhensible, historiquement en tout cas, qu’on n’arrive pas (encore ?) à dissocier la célébration de l’eucharistie de la fonction du "prêtre" qui la préside, sera-ce pour continuer à définir celui-ci comme dépositaire privilégié du "sacré" ? C’est un sujet qui avait gravement divisé le concile Vatican II et mobilisé les énergies du cardinal Marty ou du théologien Henri Denis, sans qu’une avancée vraiment significative ait pu être dégagée : par peur déjà sans doute d’une "protestantisation" de l’identité du prêtre ? Le thème a déjà été abordé chez nous et mériterait d’être développé, en particulier dans le contexte d’un lien entre le mariage et le ministère presbytéral.

Mais reliée ici à la question de la célébration de l’eucharistie, la question de la fonction du prêtre prend une dimension pastorale universelle. Qu’il suffise de poser deux questions. La première est de savoir quelle place est faite concrètement à la "communauté" dans la célébration : les prêtres mariés qui continuent à "pratiquer" vous diront tous à quel point la passivité soigneusement entretenue des assemblées dominicales leur est insupportable… La seconde concerne le droit fondamental à l’eucharistie : si "l’Église vit de l’Eucharistie", nos autorités qui ont cadenassé la fonction presbytérale ne sont-elles pas en train de se rendre complices de la mort de la foi… ? Nous saurons vite si le synode des évêques aura le courage de rencontrer ces deux questions.

 

Pierre Collet (Hors-les-murs)


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