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De la vraie vie

de François Jullien

Pierre Collet
Publié dans Bulletin PAVÉS n°66 (3/2021)

François Jullien a publié ce petit livre un mois à peine avant que le Covid ne vienne bouleverser nos existences et ce titre pourrait sembler prémonitoire si on ne savait combien le thème est central dans la réflexion de l’auteur.[1] Face au confinement et autres contraintes de notre "crise" sanitaire, c’est sans doute ces mots-là que nous avons le plus entendus de nos enfants, voire prononcés nous-mêmes : « il faut vivre, quand même… ! » ou simplement : « ce n’est pas une vie ! » Mais le parcours du philosophe est plus radical que les circonstances actuelles. Il s’enracine sur la prise de conscience de tous les conforts, conformismes, évidences et jugements tout faits. Le questionnement surgit quand nous commençons à douter que la vie que nous vivons n’est pas "vraiment vivre", quand nous nous sentons "enfermés dans un décor et des conventions", quand nous avons l’impression de subir plutôt que de choisir… La réflexion de François Jullien tombe donc bien à propos en ces temps de "crise".

La "crise" : Jullien est philosophe, à la fois helléniste et sinologue. Il se plait à répéter que ce mot peut avoir deux significations. « Selon sa racine grecque, la crise est ce qui "tranche". Elle est le moment critique et dramatique qui tranche entre des possibles opposés. En médecine, entre la mort et la vie. Au théâtre, quand culmine la tension […]. Or on peut proposer une autre approche de la "crise", notamment à partir d’une autre tradition de langue et de pensée, telle la chinoise. En chinois – c’est même devenu aujourd’hui une banalité dans les milieux du management – "crise" se traduit par wei-ji : "danger-opportunité". La crise s’aborde comme un temps de danger à traverser en même temps qu’il peut s’y découvrir une opportunité favorable ; et c’est à déceler cet aspect favorable, qui d’abord peut passer inaperçu, qu’il faut s’attacher, de sorte qu’il puisse […] se renverser dans son contraire. »[2]

Ce que nous ressentons aujourd’hui vient donc en quelque sorte accroitre la légitimité du questionnement : est-ce que vivre, c’est juste se prémunir de la mort – et de la souffrance et de la saturation des hôpitaux ? Ou bien s’agit-il d’autre chose qui a rapport avec la santé mentale sans doute, mais aussi avec "le sens" et tous nos "pourquoi…" ? Peut-être est-ce le moment de voir le monde autrement, de reconsidérer nos modes de vie et tenter de leur donner une nouvelle orientation ? Car « la pandémie peut nous permettre d’accéder à la vraie vie ».

L’auteur tente de nous ouvrir un chemin. « Il y a, pour chacun de nous et collectivement, une situation négative à traverser. Mais ce peut – et même se doit (d’un devoir éthique et politique) – être l’occasion de faire surgir de nouveaux possibles, "inouïs" au sens propre, que peut-être même on ne soupçonne pas. Il n’y va pas là d’une morale de consolation ou de compensation, de boniment, mais du concept rigoureux de la "vraie vie". Car nos vies ne cessent, au fil des jours, de se rabattre, de se rétrécir et de s’étioler : de laisser leurs possibles inouïs se rétracter. Elles se résignent et s’enlisent, se laissent aliéner et deviennent "choses", versant dans une vie factice, c’est-à-dire qui n’est plus qu’une apparence de vie, une pseudo-vie qui ne vit plus "vraiment". Or la vraie vie n’est pas une vie idéale ou une autre vie, mais la vie qui résiste à cette vie perdue, fait front contre cette résignation et cet enlisement, cette aliénation et réification de la vie menaçant la vie, à l’insu même de la vie. » Notre seule chance de vivre, c’est de chercher inlassablement la "vraie vie".

Il faut nous méfier de nos habitudes de langage, en particulier religieux, quand on entend ces mots d’une "autre vie", d’une "vie nouvelle", voire d’une "vie éternelle"…[3]  Pour François Jullien, la "seconde vie"[4] à laquelle nous sommes invités découle de la vie antérieure, mais « en s’en décalant, en dé-coïncidant d’elle par l’épreuve traversée, elle peut effectivement s’en dégager. Elle gagne en lucidité : la lucidité n’est ni l’intelligence ni la connaissance, mais la capacité de tirer parti du négatif traversé. Elle permet de choisir plus effectivement sa vie : de désinvestir ce qui dans sa vie n’est plus porteur ou est tari ; et, par suite, de mieux investir, en revanche, ce qui, passé au crible de la vie, apparaît, non plus illusoire, mais comme initiant de la vraie vie. » On aura compris que cette attitude n’est pas si naturelle, qu’elle est de l’ordre du combat et de l’engagement, tant au plan de la pensée que de l’action. Car l’expérience ne se réduit pas à l’empirique. (p. 73) « Le vent se lève, il faut tenter de vivre ! », écrivait Paul Valéry. « Mais d’abord tenter de penser… », lui répond François Jullien.

Ces réflexions philosophiques, celle-ci et d’autres, trouveront-elles une place dans les débats qui s’ouvrent de plus en plus ces dernières semaines sur "le monde d’après" ? Reçu le 30 mai 2020 dans l’émission Et Dieu dans tout ça ?[5], François Jullien évoque une dimension "politique" de son travail par son souci constant de la vie commune et sa recherche d’un universel. Il ne s’agit pas de réfléchir chacun dans son coin et de faire ses choix de manière autiste. Les clés de lecture proposées permettent de « poser les questions de la transition et de la confrontation culturelle dans une perspective nouvelle : la première par l’attention à l’ambiguïté du réel ; la seconde par la notion d’universalisant, capacité de faire lever de l’universel comme la levure fait se lever un pain. »[6]

Il n’est donc pas surprenant qu’on entende souvent notre auteur sur une autre "crise", celle que traverse la construction européenne. « Je pense qu’une première Europe est morte. Celle d’après la guerre, l’Europe dite de la paix et de l’économie. Il faut en penser une autre. Face aux grands Empires chinois et américains, l’Europe d’aujourd’hui doit repenser quelles sont ses véritables ressources. Nous sommes à un tournant. Soit l’Europe disparait […]. Soit elle parvient à traverser cette période difficile en se réinterrogeant sur ce qui fait l’Europe effectivement. La liberté des langues, la traduction qui est la vocation de la langue européenne, les notions d’idéal et de liberté. Ce sont toutes ces ressources qui pourraient permettre à l’Europe de repenser la place qu’elle occupe dans le monde. Soit nous laissons l’Europe se défaire, soit nous retrouvons une initiative pour réouvrir un avenir européen […]. » « L’Europe peut entrer dans une "seconde vie". »

François Jullien est un auteur difficile, personne ne le conteste. Mais qui stimule et donne à penser en sortant systématiquement des sentiers habituels. Astuce ? Écouter ses cours, conférences ou interviews sur youtube risque de vous accrocher plus facilement…


Pierre Collet (Hors-les-murs)

Notes :

[1]  Voir p.ex. notre présentation de Ressources du christianisme sous le titre Lire autrement l’évangile de Jean : http://www.paves-reseau.be/revue.php?id=1634

[2]  https://francoisjullien.hypotheses.org/  Cet entretien réalisé par Nicolas Truong (Le Monde) éclaire fort bien la pensée de François Jullien (citations entre « »).

[3]  Nous reviendrons sur ceci dans notre prochain bulletin en présentant le dernier livre de John Shelby Spong, Le quatrième évangile. Récits d’un mystique juif chrétien, dont la traduction française vient de sortir.

[4]  Avant De la vraie vie, Grasset-L’Observatoire 2020, François Jullien avait publié Une seconde vie, Grasset 2017.

[5]  compte rendu sur https://www.rtbf.be/lapremiere/emissions/detail_et-dieu-dans-tout-ca/accueil/article_francois-jullien-nos-vies-sont-toujours-menacees-de-confinement?id=10511968&programId=180

[6]  https://esprit.presse.fr/actualite-des-livres/joel-van-cauter/francois-jullien-de-francois-l-yvonnet-et-de-la-vraie-vie-de-francois-jullien-42854 




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