Publications

Rechercher les articles
par mot du titre ou mot-clé :

présentés par :

année et n° (si revue):

auteur :

De la mère à la mer, traverser l’amer… Contre le ressentiment

Ci-gît l'amer, de Cynthia Fleury

Gerda Hilgers
Publié dans Bulletin PAVÉS n°66 (3/2021)


Réflexions personnelles et tentative d’appropriation pour le moment difficile que nous vivons

 

« Je ne suis ni philosophe ni psychanalyste » (précaution oratoire bien connue), je n’ai pas la prétention d’avoir compris en détail cet essai touffu, truffé de termes pour initiés et de références à des auteurs qui me sont totalement inconnus ; encore moins de vous en faire un résumé qui vous dispense de le lire et de l’interpréter pour vous-mêmes si le cœur vous en dit.

Si je risque de vous en donner un écho très lacunaire et subjectif c’est que ce livre[1] de 325 pages m’a éclairé sur moi-même, sur les autres, sur moi-même-avec-les-autres et sur ce moment d’histoire que nous vivons.

Guérir du ressentiment – sous-titre du livre – ce mécontentement sourd qui gangrène nos existences individuelles et qui, quand il se généralise au niveau d’une population, menace la durabilité de la démocratie comme système de gouvernement : les citoyens qui devraient lui apporter le soutien de leur participation active, voire critique, se laissent enfermer dans le piège paralysant de la revendication victimaire, opposent un refus de principe à toute tentative de solution et cherchent des coupables pour se défausser sur eux de la mise en place des conditions d’habitabilité de leur monde commun. Passifs devant le dérèglement du monde, ils le subissent en victimes impuissantes.

Y aurait-il une manière de vivre ensemble autrement, de façon responsable et créative, ce moment de l’histoire qui nous échoit ? Une manière de résister à un système dévoyé de gouvernance qui voudrait faire de nous des "variables" interchangeables, des invisibles, des pièces de rechange, assujetties plutôt que sujets, dans la vaste entreprise de déshumanisation qu’est devenu le capitalisme néo-libéral et son obsession du profit ?

Pour le dire avec les mots de l’autrice : comment participer activement au « chemin éternel de l’humanisme, celui de l’homme qui cherche à se construire, à grandir, entrelacé avec ses comparses, pour grandir le tout, et non seulement lui-même, pour donner droit de cité à l’éthique, et ni plus ni moins aux hommes. » C'est le pari éthique de sa conception du soin. Elle le développe dans Le soin est un humanisme (coll. Tracts, Gallimard, 2019).

Voilà un soin qui grandit l’homme auquel il s’adresse, qui articule l’écoute empathique et la "capacitation", qui fait croître parce qu’il croit, par décision courageuse et lucide et pas par optimisme naïf, en la possibilité pour chacun de devenir créateur de sa vie et de participer activement à l’humanisation de tous. Sans être croyante, Cynthia Fleury se dit incapable d’exercer son travail clinique et son engagement politique sans cette foi en l’Homme qu’elle est incapable d’argumenter, de prouver, de justifier, mais sans laquelle elle se sentirait dans l’imposture.

Elle réaffirme ce pari, cet axiome, en exergue de Ci-gît l’amer : « l’homme peut, le sujet peut, le patient peut. Il ne s’agit ni d’un vœu pieux ni d’une vision optimiste de l’homme. Il s’agit d’un choix moral, et intellectuel, au sens où le pari est posé que l’homme est capable, il est l’agent par excellence. Personne ne se dédouane de sa responsabilité, mais personne ne nie à autrui sa capacité d’affronter le réel et de sortir du déni. La lutte contre le ressentiment enseigne la nécessité d’une tolérance à l’incertitude et à l’injustice. »

Ce livre est un bel hommage aux ressources capacitaires du soin. L'enjeu pour les soignants est de consolider les capacités de l’individu, de l’accompagner dans sa réinvention des normes de vie, d’entrer avec lui dans une dynamique de création. Un vrai travail de sublimation qui n’est pas gagné d’avance et qui demande au patient de faire le deuil du retour à l’état antérieur au traumatisme, à la perte, à la séparation : « On ne répare pas ce qui a été blessé, cassé, humilié, le patient finit par comprendre "qu’on répare "ailleurs" et "autrement" ; ce qui va être réparé n’existe pas encore. » (p. 57)

Nous avons tous en commun d’être des séparés. Quand tout se passe bien, l’éducation aidera à accompagner chez l’enfant l’émergence de la symbolisation qui est l’inverse de la toute-puissance : ci-gît la mère. Il s’agit de dépasser les douleurs de l’absence de la protection fantasmée, quasi magique.

La société de consommation-consolation n’aide pas ce travail de sublimation, au contraire : « L'illusion contemporaine moderne propose de se passer de la symbolisation pour "augmenter" le Moi, elle en fait un enjeu matériel et technique... cela crée de l’addiction et de la fausse capacité compensatoire ; mais dès que le wifi ne fonctionne plus, c'est la panique dans les chaumières mentales. »

Dans un interview au journal La Croix Cynthia Fleury s'exprime sur l’immaturité psychique collective responsable de la fragilité de la démocratie. La psyché collective est le rempart ultime contre le ressentiment contemporain qui menace la démocratie. C’est en refusant individuellement de céder à la pulsion victimaire que nous nous protégeons nous-mêmes en tant que sujets et que nous protégeons la société tout entière. Cet essai vient donc à son heure !

Un gouvernement démocratique doit pouvoir s’appuyer sur des sujets conscients de leur droit à une vie digne ET de leur pouvoir d’y contribuer personnellement en sortant de leur immaturité psychique. La connaissance des grands invariants de la psyché humaine devrait être enseignée à l’école au même titre que les mathématiques. On ne peut maîtriser que ce que l'on connaît. 

Un de ces grands invariants c'est ce sentiment d’amertume, qui remonte à la faille inaugurale dont il a été question ci-dessus, celle de la séparation d’avec la mère et de la toute-puissance qu’elle représente, sentiment qui est réactivé chaque fois que nous sommes confrontés à nos limites, nos échecs, nos frustrations, et, sous-jacent à tout cela, à l’inéluctabilité de la mort. À chaque épreuve de la vie (et qui n’en connaît pas ?) nous sommes devant un choix :

Ou bien nous nous complaisons dans la rumination de l’amer, nous mettons toute notre énergie à créer de la non-solution : "ça ne marchera pas, j’ai déjà essayé, c’est la faute des autres, jamais de la mienne" ; nous dénigrons systématiquement tout pourvoyeur de solution sans en proposer nous-mêmes, nous ne sommes plus que victime impuissante et nous renonçons à la conduite de notre vie.

Ou bien nous opposons à nos pulsions ressentimistes une énergie vitale créatrice, une force de sublimation qui peut prendre différentes formes. L’auteure explore les remèdes possibles à cette maladie de la modernité qui consiste à vouloir être reconnu à sa propre valeur (voir le slogan génial de L’Oréal : "parce que je le vaux bien") sans en payer le prix, sans prendre le risque de l’échec, sans faire le travail d'individuation qu’impose le courage d’être et de se cogner au réel.

« Ci-gît, en somme, l’idéal du moi, celui transmis par les autres, même aimant, et dès lors commencer à sculpter un soi. » « Ci-gît, c’était pour dire : "c’est derrière soi", avec cette exigence de ne pas répéter, de ne pas se laisser enliser par la répétition involontaire. » (p. 315)

Il y a la voie de la création artistique, en particulier de l’écriture, une voie explorée de manière très développée dans cet essai et qui nous vaut de belles pages sur « des séparés qui se réparent seuls ». Cynthia Fleury parle admirablement d’hommes-océans qui fabriquent l’œuvre immense. Les écrivains portent en eux notre renouveau alors qu’ils s’échinent à faire face à leur abîme. Ils nous ouvrent un ailleurs pour de nouveau être capables de vivre ici et maintenant.

Autres voies : celle de l’engagement social et/ou politique sans négliger celle du retrait dans une forme de sagesse stoïque, chacun selon les cordes qu’il a à son arc.

Dire que le sujet est libre et responsable de ce qu’il fait, de ce qui lui arrive, n’est pas faire peser sur ses épaules une charge trop lourde pour lui ; au contraire : postuler que l’individu est libre constitue une responsabilité qui grandit l’individu et réveille ses capacités. Celles-ci restent inactivées, comme anesthésiées aussi longtemps que dure l’illusion d’être protégé par une instance supérieure qu’on l'appelle Dieu ou l’État de droit ou la justice immanente ou encore autrement (tout ce que symbolise la mère) mais risque de virer à l’amer lorsque cela n’est plus garanti "d’en -haut".

Devenir sujet c'est choisir de prendre la mer, l’ouverture d’une existence où on est de nouveau capable d’agir, de créer et d’orienter son énergie vers de nouveaux projets et l’émergence (un mot que Cynthia Fleury affectionne) d’autres possibles.

Plus que jamais la démocratie a besoin de citoyens-sujets, d’autant plus qu’à l’heure actuelle elle est menacée précisément par ceux qui instrumentalisent la pulsion ressentimiste (le trumpisme n’a pas disparu avec la défaite électorale de Donald Trump).

Cynthia Fleury fait le constat contre-intuitif que le régime démocratique favorise le ressentiment. La promesse de départ (l’égalité entre citoyens) est source inévitable de frustration car elle ne peut jamais être pleinement honorée. Elle est plus fragile que d’autres formes de gouvernement : en promettant l’égalité des droits elle favorise le ressentiment car nous interprétons plus spontanément le concept de droit comme revendication que comme auto-limitation.

Toutefois, même dans un état de droit, le citoyen peut avoir des raisons légitimes de se sentir lésé.  Il incombe à la justice étatique de fixer des protocoles de réparation.

Mais, de son côté, l’individu a un rôle actif à jouer, il lui incombe de renoncer à se faire justice par la vengeance et de discerner entre réaction impulsive victimaire (parfois violente) et action créatrice de production de solution. Il importe de croiser effort personnel et effort institutionnel-sociétal ; les institutions doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas produire les conditions objectives du ressentiment et mettre en place des processus régulateurs permettant au plus grand nombre possible  "d'investir libidinalement le monde", jargon psy pour dire que chacun doit pouvoir déployer ses potentialités afin de vivre une existence choisie de sujet-acteur, au milieu d'autres sujets-acteurs, et de trouver ensemble des réponses à leurs doléances réelles établies au moyen d’un exercice concerté de discernement entre ce qu’ils désirent vivre en tant qu’humains libres et égaux en relation avec d’autres humains libres et égaux, clarifier leurs motivations et les distinguer de ce que les slogans publicitaires leur imposent comme images du bonheur et qui font le lit des pathologies narcissiques et des troubles psychotiques.

Le remède par excellence au ressentiment est la capacité d’admirer, plutôt que d’envier ou de désirer se venger. L’admiration augmente notre capacité d’attention, cette capacité d’étonnement qui fait les chercheurs et les créateurs et libère des passions tristes que sont la haine et le dénigrement.           

C’est la partie de l’essai qui m’a accrochée : l’exploration (exemples à l’appui) des potentialités qui dorment en chacun et qui n’attendent pour passer à l’acte qu’une crise/chance comme celle que nous traversons. Ce "kairos" nous fait (re)découvrir le "désir d’un plus grand désir", celui de « prendre le large à la rencontre du monde qui s’offre à notre appropriation sans possessivité ». Chemin de conversion (dirions-nous en langage chrétien) où les limites ne font plus barrage mais invitent au dépassement. Quelle que soit la voie de sublimation empruntée, celle du style, par l’écriture, la poésie, la philosophie ; celle de l’amitié/philia ou agapè dans l’engagement au service des autres, ou d’autres encore telles l’humour, la relativisation, elles permettent d’échapper à la rancœur et de concilier le double défi de la création d’un monde commun et de l’augmentation du moi ; à surtout ne pas confondre avec le fantasme numérique de l’homme augmenté.  

     

Gerda Hilgers (Communaut?s de base)

Notes :
[1]  Cynthia FLEURY, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Gallimard 2020


retourner dans l'article


webdesign bien à vous / © pavés. tous droits réservés / contact : info@paves-reseau.be

Chrétiens en Route, Communautés de base, Démocratie dans l'Eglise, Evangile sans frontières, Hors-les-murs HLM, Mouvement Chrétien pour la Paix MCP, Pavés Hainaut Occidental, Sonalux