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Edgar Morin :

Un témoin privilégié pour une analyse en profondeur de nos sociétés contemporain

Joseph Pirson
Publié dans Bulletin PAVÉS n°68 (9/2021)

En cette année 2021, sujette à tant de bouleversements, le 8 juillet dernier, le sociologue et philosophe Edgar Morin a fêté ses 100 ans ! Peu de personnalités de ce siècle ont invité comme lui à reconnaître la complexité des situations, à déployer un esprit critique sans prétention de supériorité et à s’engager sur une voie toujours exigeante et nécessaire, celle de la lucidité et de la vigilance.[[[1]]]

Plutôt que de présenter un simple compte rendu, il m’a paru important de renvoyer à quelques traits saillants de l’ouvrage qui condensent l’ensemble de l’œuvre écrite et les engagements d’un penseur majeur, enraciné mais non enfermé dans la culture occidentale. Cet ensemble d’une œuvre monumentale apparaît comme un repère et non comme un repaire : l’auteur s’est toujours refusé à préparer un prêt-à-penser. Que ce soit dans les différents tomes de La Méthode, à travers ses essais critiques, les propos tenus au fil des ans lors de conférences, séminaires ou entretiens médiatisés, il n’a cessé de combattre ce que Ricoeur nommait le « mythe du simple » :  les discours simplistes assénés au nom de prétendues certitudes.[[[2]]] Une aventure passionnante à laquelle il nous invite, à la rencontre de femmes et d’hommes de notre propre culture ou d’autres régions du monde.

1.   Une identité humaine complexe

Morin se définit lui-même à partir d’une identité une et plurielle : citoyen français fils de parents immigrés originaires de Salonique, juifs et laïques, adhérents aux idées socialistes puis communistes. Son existence s’est construite comme d’autres à partir de différents éléments : « Morin » pour ses camarades de la Résistance, « Nahoum » dans les contacts avec ses parents et des proches. Il s’est écarté du parti communiste dans les années 1950, révolté par les crimes du stalinisme ; il ne cesse depuis lors de revendiquer à la fois un engagement social effectif et le souci d’affronter les différents enjeux de la vie sans les réduire à une vision uniforme du monde (p. 98-104). Cette préoccupation implique également de se laisser remettre en question par la situation de celles et ceux qui sont sans voix pour se défendre ou les défendre.

Je retrouve ici chez Morin les accents des analyses et réflexions de notre ami Michael Singleton, quand il nous invite à la prise de conscience des préjugés qui pèsent sur la rencontre d’autres cultures et l’impossibilité de déterminer un commun dénominateur qui siérait certes à notre mentalité rationaliste européenne en portant un regard un peu condescendant sur l’exotisme d’autres modes de pensée.[[[3]]] Je voudrais simplement mettre en exergue l’importance de l’étonnement, de la découverte des autres qui ne consiste ni à les réduire ni à les accaparer à travers une instrumentation conceptuelle d’apparence universelle.

Ce que je retiens ici de mes lectures des ouvrages de Morin (en particulier des quatre premiers tomes de La Méthode) et de l’écoute des entretiens menés dans les médias, porte sur la conjonction de différents éléments : l’interconnexion des réalités physiques, corporelles, cérébrales, psychiques. Nous sommes de la Terre : en nous peuvent être découverts les liens avec le monde minéral, végétal, animal qui nous marquent, nous conditionnent sans nous emprisonner dans une seule dimension.

La vie humaine se révèle dans son caractère imprévu et incertain. Nous montrons certes à maintes reprises notre détresse et nos inquiétudes, mais nous témoignons également d’une capacité conjointe de répondre à l’inattendu et de créer de l’inattendu. Edgar Morin est convaincu à cet égard de l’importance d’affronter l’existence à travers ses contradictions, sans réduire les réalités sociales à nos propres visions du monde.

2. La place de l’erreur

Morin se déclare tourmenté depuis ses jeunes années par « le problème de l’erreur et de l’illusion » (p. 122). Ce risque lui paraît permanent et fait partie selon lui de l’aventure humaine à la fois inquiétante et magnifique. Cela se traduit chez l’auteur par un souci constant de continuer à apprendre, de se remettre sans cesse « sur le chantier de la repensée » (p. 122). Au soir de sa vie il reconnaît les illusions nourries sur l’évolution de l’Allemagne hitlérienne (au nom du pacifisme des années 1930 sur l’impossibilité de vivre un nouveau carnage mondial) puis par rapport à l’Union soviétique (le stalinisme considéré comme un reliquat de l’époque tsariste avant l’accession à une démocratie égalitaire). Cette lucidité de Morin n’a pas attendu les années de vieillesse avant d’émerger et de nourrir ses multiples engagements.

Ce même souci d’esprit critique l’a amené dans les années 1970 à analyser le phénomène des rumeurs et des « fake news » pour reprendre le terme anglo-saxon largement usité. Dans La Rumeur d’Orléans, il s’interroge sur la manière dont de fausses nouvelles naissent et se répandent : en l’occurrence les enlèvements prétendus de jeunes femmes dans des cabines d’essayage de magasins de confection tenus par des commerçants juifs au cours de l’année 1969.[[[4]]] Sur la base d’un recoupement précis d’informations à la fois proche de l’enquête journalistique et de l’analyse de sociologie urbaine, il a patiemment cherché à comprendre comment naissent, se développent et sont entretenues les rumeurs, même si aucun élément n’est venu confirmer les discours et les appréhensions au sein même du monde enseignant : aucun enlèvement effectif n’a été recensé à cette époque, que ce soit rue de Bourgogne ou dans d’autres rues du chef-lieu du Loiret, dans une cité considérée comme « une ville tranquille ».

Pour Morin, « l’erreur est inséparable de la connaissance humaine, car toute connaissance est une traduction suivie d’une reconstruction » (p. 128). Des difficultés de la perception aux distorsions dans la communication des souvenirs, en passant par la construction même des idées et des théories les plus pointues. La démarche scientifique n’exclut pas l’erreur ; elle la reconnaît et peut en faire une source de progression, à l’opposé du fanatisme. Morin énonce une triple tâche : celle de la contextualisation des savoirs, celle de la reconnaissance des aspects multidimensionnels et parfois contradictoires de ce que nous nommons « réalité vécue » ; enfin la capacité de distinguer ce qui est autonome ou original de celle de relier « ce qui est connecté ou combiné » (p. 135).

3. La vie comme cadeau et fardeau

A la fin de l’ouvrage Morin nous offre en bouquet final son Credo, son émerveillement devant le caractère « merveilleux et terrible de la vie » (p. 136), le caractère complémentaire du doute et de la foi qui « n’a jamais eu Dieu pour objet, mais la fraternité humaine » (p. 138), la rationalité et le mysticisme (sans Dieu, nous précise-t-il). Sa découverte de la profondeur et de la complexité de l’humain l’amène à proposer quelques phrases-clés qui résonnent, non comme des slogans, mais comme des invitations permanentes : vivre dans l’incertitude, respecter chaque personne humaine tout en pratiquant l’esprit critique, vivre avec la crise de la modernité qui a été fondée sur l’idée d’une domination totale de l’humain sur la nature. L’ouvrage se clôt par la reconnaissance finale du mystère de l’existence :

 « La Réalité se cache derrière nos réalités. L’esprit humain est devant la porte close du Mystère ».

Ces deux phrases livrent la proposition finale du souci de la recherche, du travail à mener en commun avec d’autres humains, au risque d’abandonner les certitudes, sans renoncer à la confiance et la capacité de grandir en humanité. Ce chemin ne lui paraît pas simple et il n’impose pas sa propre trajectoire de vie, par ailleurs marquée par des ruptures dans sa vie sentimentale et des désillusions, notamment face à la situation du Proche-Orient, ainsi que l’inquiétude devant les perspectives purement quantitatives de « l’homme augmenté » et du transhumanisme. D’où l’appel insistant à changer de voie.

L’appel insistant à tirer parti de l’expérience de la pandémie pour « changer de voie » est lancé dans un ouvrage paru cet été 2021.[[[5]]] C’est en ce sens qu’il me paraît être une figure incontournable des réflexions fondamentales en ce premier quart du XXIe siècle. Perspectives que je pourrai approfondir par la suite dans la référence aux nouvelles générations, aux figures de Martha Nussbaum, Cynthia Fleury, Gaël Giraud pour ne citer que ces noms dans le contexte que nous vivons et qui est bien plus qu’une crise sanitaire : les catastrophes de cet été, le dernier rapport du GIEC, les événements dramatiques en Haïti ou en Afghanistan interpellent différentes facettes de cette identité complexe rappelée par « l’éternel franc-tireur de la vie des idées » comme le dénomme de façon appropriée le journal Le Monde.[[[6]]]

 


Joseph Pirson

Notes :



[1] Edgar Morin, Leçons d’un siècle de vie, Denoël, 2021

[2] La Méthode comporte 6 tomes qui vont de La nature de la nature (l’analyse de la combinaison d’ordre et désordre) à l’Éthique dans laquelle il propose une éthique de la compréhension et du dialogue proche de la « théorie de la reconnaissance » du sociologue et philosophe allemand Axel Honneth.

[3]  Je compte sur l’indulgence de Mike par rapport au raccourci opéré ici !

[4]  Edgar Morin, La rumeur d’Orléans. La rumeur d’Amiens, Points, Essais, 143, 2017. Il s’agit de l’édition la plus récente.

[5] Edgar Morin, Changeons de voie. Les leçons du coronavirus, Champs Actuel, 2021.

[6]  Voir Nicolas Truong, Edgar Morin, Le philosophe indiscipliné, Le Monde hors-série, juin 2021.





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