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Bifurcation et sobriété : valeur morale ou variable économique ?

Luc Maréchal
Publié dans Bulletin PAVÉS n°73 (12/2022)

Le journal Le Monde écrit que l'expression sobriété énergétique y a été utilisée pour la première fois le 30 septembre 1979, lors de la relation d'un sommet franco-allemand sur fond de révolution iranienne et de deuxième choc pétrolier.

La présentation par l’Institut Veblen de la 10e édition du Printemps de l'économie (octobre 2022) est explicite avec le titre « Sobriété. L'essence de demain ? » et poursuivant : « La sobriété, un terme encore repoussoir il y a peu, se voit soudain reconnue comme un nouvel objectif de politique publique ».

En avril 2022, le GIEC dans son rapport sur l’atténuation du changement climatique l’avait mis en avant pour la première fois, en définissant les politiques de sobriété comme étant « un ensemble de mesures et de pratiques du quotidien qui évitent la demande en énergie, matériaux, sol et eaux tout en assurant le bien-être pour tous dans les limites planétaires ».[1]

D’abord liée à l’énergie, la sobriété couvre l’ensemble du champ politique.

Ce qui n’empêche pas que le mot puisse être utilisé dans des sens très différents. Ainsi le président du MEDEF[2] a-t-il plaidé pour « une sobriété budgétaire en matière de dépenses publiques ».[3]

Une brève rétrospective historique

La sobriété, revenue à l’actualité, plonge ses racines dans l’histoire longue.

Pour Pierre Veltz, « Sobriété, frugalité, tempérance, autolimitation : le retour en force de ces thématiques anciennes de philosophie politique dans l’univers intellectuel étroitement positiviste de l’économie est une bonne nouvelle ».[4]  

Thierry Paquot, philosophe, urbaniste, dans un ouvrage Mesure et démesure des villes, démonte les paradigmes sur les villes, particulièrement ceux sur la taille des villes. Il accroche sa démarche à l’antiquité grecque et latine.[5]

Le mot grec hubris est employé pour désigner un projet pharaonique, une aberration énergétique bref une démesure. Pour rester dans l’actualité : la coupe du monde de football au Quatar avec ses stades est dans l’aberration énergétique. Osons être local : les gares de Liège et de Mons, …

Paquot continue son raisonnement, de la démesure à la frugalité avec un mot latin frugalitas (de frugalis), selon l’auteur ‘récolte de fruit’, ’modération, sobriété’ « qui désigne se nourrit simplement. Aujourd’hui, l’adjectif ‘frugal’ est synonyme d’’économe’, mais dans le sens d’une économie, volontaire, choisie acceptée ».[6]

L’auteur conclut ces pages par le mot latin satietas, que l’on peut traduire par abondance, saturation (à partir du bas latin saturatio).

« Dans bien des domaines de la vie quotidienne, nous avons le sentiment d'être saturés. Trop d'habitants entassés dans des mégalopoles inhabitables, trop de marchandises empilées dans des hypermarchés aux parkings surchargés de voitures, trop d'affiches publicitaires - et maintenant de spots vidéo sur écran - dans les rues et les transports en commun, trop de fausses ‘bonnes affaires’, trop de sollicitations à consommer du factice et du toc ! Ce mode de vie sature la Terre ».[7]

Deux études retenues par nos soins tracent un historique de la sobriété depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Elles illustrent la montée en puissance de cette notion, qui à l’origine s’adressait à l’individu dans ses choix intellectuels, spirituels et moraux pour devenir un facteur central dans l’élaboration des politiques, comme le démontre la définition du GIEC (cfr supra).

La publication de La Fabrique écologique[8] finit l’analyse historique par un chapitre d’action : « Un modèle de vie symbole de résistance ». Elle conclut : « La sobriété a toujours accompagné l'humanité dans ses plus profondes réflexions. Aujourd'hui, alors que l'exploitation irresponsable des ressources atteint les limites physiques de notre planète, le débat sur notre capacité à s'imposer des limites refait surface. Nos désirs sont remis en question comme imposés par la publicité, artificiels et aliénants. Notre espace de vie se dégrade et celui de nos enfants avec. Ce n'est malheureusement qu’à l'approche du désastre que nous commençons à prendre conscience collectivement de l'importance du concept de sobriété. »[9]

Dans le même registre que la publication précédente, celle du Comité 21 : La sobriété, fil vert de la transformation.[10]

Extrait de la conclusion du chapitre sur la sobriété : « Il (le concept de sobriété) peut être l'instrument fondateur d'un tournant civilisationnel, car il embrasse tous les espaces de vie, individuelle ou collective. C'est pourquoi. Il ne doit pas s'enfermer technocratiquement dans le seul domaine énergétique, mais être proposé comme le fil rouge de ce que nous avons appelé ‘la grande transformation’ ».[11]

La sobriété à l’épreuve de la prospective

En 2021, l’ADEME[12] publie, après deux ans de recherche, une étude de prospective Transition(s) 2050. Choisir maintenant. Agir pour le climat. Sous l’impératif que nous n’avons pas de temps à perdre, elle dessine quatre chemins cohérents et contrastés pour atteindre la neutralité carbone en France en 2050. Le choix de la trajectoire sera un choix politique, hors compétence d’une agence comme l’ADEME.

Le champ couvert est vaste.[13]

Le premier scénario S1 Génération frugale « pousse à son maximum le curseur de la sobriété (…). Mais il requiert de tels changements de comportements qu’il risque de se heurter à un problème d’accessibilité ».

Le scénario S4 Pari réparateur suit les tendances actuelles, mais fait le pari de « technologies encore incertaines pour capter dans l’atmosphère le CO2 émis en excès. »

Le scénario S2 Coopérations territoriales vise une sobriété acceptable, mais « s’appuyant beaucoup sur la concertation et l’économie de partage, ce qui peut prendre du temps voire ne pas aboutir. »

Le scénario S3 Technologies vertes « mise beaucoup sur le numérique, les énergies renouvelables et la construction neuve, ce qui demande une grande vigilance vis-à-vis des ressources utilisées. »[14]

Nous ne plongerons pas plus dans les arcanes de ces scénarios, pour nous en tenir à notre propos. Ainsi l’étude énonce cinq problématiques à mettre en débat, la première : la sobriété : jusqu’où ?[15]

Pour chacun des scénarios, la sobriété est configurée.

Les propos conclusifs induisent la nécessité de prolonger l’analyse.

« La sobriété heurte cependant le mode de pensée dominant de la culture consumériste du monde moderne (mis en gras dans le rapport). Elle est souvent perçue comme une privation et s’avère clivante : ce qui semble être une privation pour une génération ou un individu donné peut au contraire apparaître comme une évidence pour un autre. Or, la mise en œuvre à grande échelle de politiques de sobriété nécessite des transformations sociales rapides et fortes, qui peuvent rencontrer de fortes résistances. S2 surmonte cette difficulté par la recherche d'un consensus social au travers d'une gouvernance ouverte, mais ceci ralentit le rythme de la transformation. S1, qui a des objectifs de sobriété beaucoup plus forts et plus rapides doit inévitablement recourir en parallèle à la contrainte via la réglementation ou le rationnement, via des quotas, ce qui impose un important effort d'explication et des compensations pour la faire accepter. La difficulté d’y parvenir fait courir le risque de clivages forts, voire violents, au sein de la société.

Enfin, le questionnement sur la sobriété ne peut être disjoint de celui sur les inégalités (mis en gras dans le rapport) : d'un côté, les modes de vie actuels semblent s'accommoder des inégalités dans l'accès aux produits et services ; de l'autre, le choix de la sobriété impose de faire un réel effort d'équité, la diminution de la consommation ne pouvant être envisagée pour la partie de la population la plus modeste. »

La nécessité d’une « bifurcation » 

L’historique du mot sobriété et l’étude de prospective nous amènent à conclure avec la présentation des réflexions de Pierre Veltz (ingénieur, sociologue et économiste), du fait de la réflexion globale portée par des analyses de faits qu’il développe, par l’importance de la notion de récit : l’économie désirable, et la structuration de la notion de sobriété. Et ce à travers un livre et un article : L’économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile (Éditions du Seuil, La république des idées, 2021, 107 pages) et Bifurcation écologique et économie désirable, dans Futuribles n°447, mars-avril 2022, p. 5-20.[16]

Plutôt que de transition qu’il qualifie de douce, Pierre Veltz désigne sa proposition par bifurcation. Car son objectif consiste, vu la situation, à modifier radicalement et rapidement nos modes de vie. Pour lui, cette bifurcation ne peut se faire qu'en prenant la voie de la sobriété. Une sobriété qui est non seulement individuelle, mais aussi et surtout collective, systémique et orchestrée par la puissance publique. Les choix menant vers l’objectif du zéro émission nette de manière cohérente, et les citoyens comme les acteurs socio-économiques voient et comprennent le chemin suivi. Pour Veltz, la mutation doit être socialement acceptable et donc juste.

Mais pour réussir un tel pari, il faut s'inscrire dans une vision globale, renouvelée et positive pour nos économies et nos sociétés. Répondant enfin à nos besoins fondamentaux. Pour lui, verdir et décarboner sont des formulations trop techniques pour porter un véritable projet politique. Il faut réfléchir à la question : quoi produire. Qui est, rappelle-t-il, l'angle mort de la pensée économique dominante. Et pas seulement à la question de comment produire ? Ceci implique de repenser les orientations globales de nos économies et de nos sociétés, ainsi « désinvestir des secteurs thermo-fossiles. »[17]

L'auteur met en avant les mécaniques qui freinent cette bifurcation. Elles sont trois : l’effet Rebond ou Jevons (« Quand on améliore l’efficacité-ressources d’un produit, bien ou service, le prix baisse et rend le bien plus désirable. Résultat : l’augmentation de la consommation… »[18]), la profondeur technologique (instaurer une forme de « techno-discernement » selon la belle expression de Philippe Bihouix que cite Veltz « qui nous permette d’échapper au choix entre radicalisme technophobe et acceptation béate de l’innovation à tous crins. »[19]).

Allons tout de suite à la sobriété, la frugalité, ce qu'il appelle aussi la tempérance, l'autolimitation.

La sobriété dans trois registres complémentaires

L’auteur distingue trois niveaux de sobriété : comportementale, collective ou systémique, structurelle.

La sobriété comportementale est celle des choix individuels, des bons gestes éco-responsables.

La sobriété collective ou systémique est très formatée par les cadres physiques et organisationnels que la société nous impose, elle ne peut se limiter à des découpages sectoriels (exemple : logement, mobilité). La sobriété est un cap pour établir ces cadres qui associe plusieurs domaines.  Et il constate que la non-sobriété est le résultat de décennies de laisser-faire. Par exemple l’étalement spatial. La sobriété systémique appelle des investissements importants.

Enfin la sobriété structurelle vise à déployer une économie humaine. La question qui se pose est la suivante : y-a-t-il un chemin vers une composition globale de l'économie qui soit structurellement sobre par la nature même des activités et des processus formant la base productive des sociétés ? Des études d'opinion, il relève que les secteurs qui ont la plus forte croissance sont la santé et la grande nébuleuse du bien-être, l'alimentation de qualité, les loisirs, l'éducation, la culture, la sécurité.

Il ajoute : une société qui met l'accent sur ces domaines aurait une empreinte ma-térielle et énergétique bien plus faible que la société d'accumulation des objets.

Il conclut en posant la question : l'avion recherche son pilote. C'est-à-dire ? Comment bifurquer ? Pour où ? Une telle situation avec un tel objectif ?

On ne peut se passer d'un organisateur du futur. En clair d'un État planificateur et mettant lui-même les mains dans le cambouis, que ce soit au niveau État, Europe, régions, villes. Un État planificateur c’est créer une base, permettant aux autres acteurs financiers[20] ou industriels d'établir leur propre projection vers le futur. « C'est toute la machine publique (État central, régions, collectivités locales), et en lien étroit avec la société civile, qui doit se mettre en mouvement de manière solidaire et interactive. »[21] Une planification nouvelle qui reste à inventer pour, selon Veltz, construire une société « humano-centrée ».



Luc Maréchal

Notes :
Luc Maréchal est économiste, ancien inspecteur général de l’aménagement et de l’urbanisme de la Région wallonne

[1] Yamina Saheb, Réduire la sobriété aux changements de comportement serait une erreur fatale, dans Le Monde, 29/07/2022. Elle est experte du GIEC.

[2] Mouvement des entreprises de France, plus couramment on le désigne comme l’organe représentant le patronat français.

[3] Audrey Tonnelier, Crise énergétique. Borne (la première ministre) exhorte les entreprises à la sobriété énergétique, dans Le Monde, 31/08/2022. Pas de mesures contraignantes, « on préfère la concertation » a déclaré la ministre de la transition.

[4] Pierre Veltz, Bifurcation écologique et économie désirable, dans Futuribles, n°447, mars-avril 2022, p.12.

[5] Thierry Paquot, Mesure et démesure des villes, CNRS Éditions, Paris, 2020, 312 pages.

[6] Ibid, p. 22.

[7] Ibid, p. 29.

[8] Repenser notre rapport à la sobriété, Décryptage n°30, septembre 2020, 27 pages (https://www.lafabriqueecologique.fr/app/uploads/2020/09/Décryptage-n30-Repenser-notre-rapport-à-la-sobriété.pdf ).

[9] Ibid., p.23.

[10] Comité 21, La sobriété, fil vert de la transformation, février 2022, Nantes, 57 pages (http://www.comite21.org/docs/comite-21-la-sobriete-fil-vert-de-la-transformation.pdf .

[11] Ibid., p. 15.

[12] L’ADEME (Agence de la transition écologique) est un agence publique créée par l’État français en 1991 regroupant une série de petites agences publiques, plus précisément c’est un EPIC, établissement public à caractère industriel et commercial. La description de cette prospective se base sur de ADEME Magazine, mars 2022, les rapports de Transition(s) 2050 : rapport exécutif, synthèse, bonnes introductions à l’étude (682 pages !)

[13] Secteurs du bâtiment, de la mobilité des voyageurs et du transport de marchandises, de l’alimentation, de l’agriculture, des forêts, de l’industrie, des déchets et des services énergétiques (fossiles, bioénergies, gaz, hydrogène, chaleur et électricité).

[14] Pour les citations relatives aux scénarios, voir ADEME Magazine, op. cit., p.7.

[15] Transition(s) 2050, rapport exécutif, p. 8

[16] L’article de Futuribles comporte le cœur du raisonnement de l’ouvrage, L’économie désirable. Celui-ci est documenté, référencé, y est approfondie une série de thématiques, autant de pistes pour alimenter la réflexion et pour le mettre en pratique dans les territoires, qu’il s’agisse de communes, de communes associées, la « machine publique » selon l’expression de l’auteur.

[17] Veltz, Économie désirable, p. 93.

[18] Veltz, Économie désirable, p. 28.

[19] Veltz, Économie désirable, p. 43. Le premier est la démographie, et les rattrapages (…) de consommation dans les pays émergents, l’auteur ne le traite pas.

[20] « Compter sur les marchés financiers pour trier les ‘bons’ investissements est totalement illusoire. La sphère financière se nourrit d’elle-même, accumulant les rentes et les effets d’enrichissement sans base réelle productive. » Ibid., p. 101

[21] Veltz, Futuribles, p. 20.




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