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Vers la deuxième session du synode : le défi de la diversité

Pierre Collet
Publié dans Bulletin PAVÉS n°78 (3/2024)

Nous avions le projet de traiter deux sujets qui nous semblaient cruciaux dans cette chronique du Processus synodal, le second concernant la place des femmes dans l’Église. La matière étant trop importante, cela fera l’objet d’un article séparé dans notre prochain numéro.


Le travail du Synode sur la synodalité se poursuit en vue de la session finale prévue pour octobre 2024, et les Églises sont désormais appelées à réfléchir sur le Rapport de synthèse, à promouvoir de nouvelles consultations et à préparer des contributions pour cette assemblée. Les évêques du monde entier – ça reste quand même un "synode des évêques" même si sa composition évolue lentement… – sont donc invités à « identifier les chemins à suivre et les outils à adopter pour valoriser les contributions de tous les baptisés et de toutes les Églises » et à préciser « les formes concrètes […] qui exprimeraient le dynamisme entre unité et diversité propre à une église synodale, afin que les coutumes, les manières de faire de l’Église, les temps et les horaires, le langage et les structures puissent être canalisés pour l’évangélisation du monde d’aujourd’hui plutôt que pour son auto-préservation. » Encourageant, non ?

La réponse des évêques belges est déjà bien connue[1] et fait preuve d’une véritable volonté d’ouverture, au point que d’autres pays comme la France expriment sans réserve leur jalousie : « l’attentisme semble dominer chez les évêques, sauf en Belgique et en Allemagne ». Dans une lettre rendue publique le 24 janvier dernier, ils annoncent leurs priorités : c’est l’écoute et le dialogue avec "le monde" qui permettront à l’Église d’apprendre et de s’adapter : c’est ensuite la reconnaissance de l’évolution de ses propres "traditions" qui lui donnera l’humilité de rencontrer les cultures d’aujourd’hui, particulièrement en ce qui concerne l’anthropologie ; c’est enfin le respect des diversités et la nécessité d’une véritable "décentralisation" qui devraient responsabiliser davantage les églises locales et leur permettre de faire leurs propres choix.

Le document de nos évêques se veut une sorte de "balise" pour éviter une dispersion potentiellement stérile et invite à se concentrer sur trois demandes concrètes : 1. La place des femmes dans l’Église (et donc, concrètement, leur ordination au diaconat). 2. La place et la signification du ministère ordonné (et donc une approche pastorale plus communautaire, plus "inclusive", et l’ordination d’hommes mariés). 3. Les jeunes et la culture numérique (et donc de nouveaux moyens mieux adaptés pour l’annonce de l’Évangile).  

L’étape de consultation est donc lancée et devrait être clôturée en mai. Parmi les groupes qui seront invités à s’exprimer, le Conseil Interdiocésain des Laïcs (C.I.L.) pourrait être le lieu où relayer nos suggestions puisqu’y siègent deux déléguées de nos Communautés de Base. Vos avis sont les bienvenus…

En tant que "réseau de catholiques réformateurs", et sur la suggestion du réseau international We Are Church[2], PAVÉS a rédigé une Lettre à nos représentants belges au Synode qu’on trouvera à la suite de cet article. Les priorités qui nous paraissent les plus urgentes, en écho à notre enquête d’il y a deux ans, s’avèrent être les mêmes que celles de WAC-I et sont de la même "inspiration" que celles de nos évêques, même si nous demandons évidemment d’aller beaucoup plus loin…  

Bénir les couples homosexuels et rencontrer le défi de la diversité

La controverse qui s’est installée ces dernières semaines suite à la publication surprise de la déclaration Fiducia supplicans ne va sans doute pas faciliter les avancées. Au beau milieu d’une période de travail sur la "synodalité" entre les deux sessions du synode, « pourquoi Rome a-t-elle voulu nous mettre devant le fait accompli ? », s’interroge le théologien lyonnais Jean-François Chiron.[3] « Reconnaissons que les circonstances de la publication n’honorent pas le b.a.ba de la démarche synodale », poursuit-il, émettant l’hypothèse qu’un débat aurait empêché l’évolution souhaitée sur cette question par le pape. Signal ambigu ? La levée de boucliers des évêques africains, américains et certains européens a donc provoqué une réponse inhabituelle de la part du pape qui propose une sorte de "tolérance" de la diversité culturelle, dont nos évêques belges semblent bien disposés à se servir : « L’ordination des "viri probati" – et des femmes au diaconat – ne doit pas être universellement obligatoire ou interdite… » On verra dans quelques mois si cet épisode aura perturbé le processus synodal ou, au contraire, lui aura été bénéfique.

En tentant de rencontrer le défi de la diversité, cette dispute aura aussi permis de mettre en évidence un "problème majeur". Parallèlement aux épiscopats récalcitrants, des théologiens se sont aussi exprimés pour dire leur malaise face aux distinctions "jésuitiques" apportées par le pape et ses soutiens dans la différence affirmée entre "mariage" et "union", mais surtout dans l’insistance à distinguer la pratique (qui pourrait être plurielle) et la doctrine (qui, bien entendu, reste unique…). Citons au moins à ce propos deux articles récents[4] où Ignace Berten pointe l’impression d’ambiguïté déjà signalée et explique pourquoi, à son avis, il faut absolument sortir de cette impasse. Son premier article s’intitule Sur l’accommodement. Il y rappelle que la volonté d’attention et d’adaptation aux réalités existe depuis longtemps dans l’Église catholique mais suscite le débat, citant la controverse des rites chinois entre les jésuites et les dominicains ainsi que celle entre les jésuites et les jansénistes que nous connaissons mieux par les écrits de Pascal et qui a donné naissance à la "casuistique". C’est à partir de ces situations de conflit « qu’est née la théologie pastorale en Allemagne à la fin du 18[e] siècle, "théologie pratique" qui se détache de la "théologie dogmatique". »

Le tournant avait déjà été pris par le concile Vatican II que Jean XXIII avait voulu "pastoral" ; le pape François a continué de privilégier cette approche au Synode sur la famille et à propos de l’accueil eucharistique des divorcés remariés, mais n’a jamais accepté de mettre en question aucune "doctrine", concernant le mariage en l’occurrence. Ignace Berten estime qu’il y a là une contradiction, ou au minimum une sorte de "tromperie bienveillante", et qu’un des enjeux du synode « serait de reconnaître la légitimité d’une diversité de doctrines et de pratiques éthiques et liturgiques selon les ensembles continentaux. Est-ce que ce sera possible ? »

La question interroge la cohérence entre la doctrine, la pratique et le droit, et elle semble d’autant plus pertinente au vu de la manière dont fonctionne le Vatican qui vient d’ordonner aux évêques allemands de « sursoir à la mise en place de leur "Comité synodal" », qui correspond pourtant parfaitement à la dynamique du Synode. Le seul reproche qu’on pourrait leur faire, analyse Arnaud Join-Lambert[5], c’est que « leur chemin se fait de manière autonome ; c’est plutôt le processus qui inquiète Rome. […] Mais si l’Église d’Allemagne arrêtait le processus synodal, ajoute le théologien, elle renoncerait à sa mission. » Apparemment, les Allemands ne sont heureusement pas prêts à se laisser faire… 

L’expérience des autres Églises

Et si on profitait du dialogue œcuménique ? Il existe au moins deux exemples récents vécus dans d’autres Églises et qui pourraient éclairer utilement les difficultés qu’on vient de présenter. La première consisterait à s’informer de la manière choisie par la Communion anglicane pour rencontrer ces mêmes défis. On sait qu’elle a déjà frôlé le schisme à plusieurs reprises sur les mêmes sujets que ceux qui sont controversés à l’occasion du Synode, et la dernière fois en février 2023 à propos… de la bénédiction des unions homosexuelles[6]. Précédemment, c’était à propos de l’ordination des femmes, finalement décidée en 1992. Le pape François, visiblement bien conseillé par la sœur théologienne Linda Pocher, a même accepté d’inviter une femme évêque anglicane à la dernière rencontre des cardinaux du C9 pour l’entendre sur l’ordination des femmes…

Une deuxième piste nous est soufflée par la récente publication des travaux du Groupe des Dombes, composé de théologiens catholiques et protestants : De toutes les nations… Pour la catholicité des Églises[7]. La manière d’aborder la question de "l’unité de l’Église" et de sa catholicité montre bien qu’il s’agit, comme toujours en bonne théologie, à la fois d’un "don" et d’une "mission", d’un "déjà-là"" et d’un "pas-encore", d’une "tension" et d’un "accomplissement". Tout le livre sert à étayer la thèse d’une catholicité "partagée", mais enrichie à partir d’expériences diverses et parfois très différentes. Un autre article plus haut dans cette revue tend à montrer le piège que représente une sacralisation de "l’unité" ou de "l’union, et que la "communion" ne peut jamais qu’être le fruit d’un projet et d’un travail.

Rendez-vous dans quelques mois pour voir si le processus synodal aura tenu ses promesses…


Pierre Collet (Hors-les-murs)

Notes :

[1] À lire sur le site de CATHOBEL : https://www.cathobel.be/2024/02/lordination-des-viri-probati-ne-doit-pas-etre-universellement-obligatoire-ou-interdite-les-eveques-de-belgique-balisent-la-prochaine-assemblee-generale-du-synode/

[2] https://www.we-are-church.org/123/index.php/latest-news2/887-pr-20231216

[3] https://www.la-croix.com/a-vif/benediction-des-couples-homosexuels-rome-a-voulu-mettre-devant-le-fait-accompli-20240227

[4] https://www.laicsdominicains.be/3940/reflexions-au-sujet-de-la-declaration-fiducia-supplicans-pour-une-benediction-des-divorces-remaries-et-des-couples-homosexuels/

[5] https://www.la-croix.com/a-vif/si-l-Église-dallemagne-arretait-le-processus-synodal-elle-renoncerait-a-sa-mission-20240221

[6]  Voir aussi l’article remarquable de Wikipedia : Homosexualité dans l’anglicanisme

[7]  Éd. du Cerf, 2023, 283 pages. Voir la belle présentation de Dominique Greiner https://www.la-croix.com/religion/catholicite-don-mission-2024-01-07-1601296278






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