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José Arregi : Dieu au-delà du théisme

Jacques Monnaie
Publié dans Bulletin PAVÉS n°78 (3/2024)


 

Tenter de résumer ce petit livre remarquable est un exercice qui risquerait, sous couleur d’en tirer les grandes lignes, de lui ôter toute la part de culture qui l’entoure et qui lui donne son caractère solide et tellement référencé. Je propose donc une autre voie qui est celle de la rencontre qui fut mienne avec le texte de José Arregi.

Dès le départ il distingue « Dieu » de « dieu », c’est-à-dire l’inconnaissable absolu et ce qu’en ont fait les religions, en particulier la religion catholique.  La théologie qui nous fut apprise, les dogmes qui en émanent sont, de toute évidence une construction humaine pour cerner Celui qui échappe à toute définition : on a mis Dieu dans la cage de notre esprit humain.  Il a fallu chercher à le définir, non pour le connaître, mais parce que cette prétention à le dire assurait une base incontestable à une Église qui, sous ce prétexte, imposait de dieu une vision uniforme autorisant même à punir sévèrement ceux qui pensaient autrement.  Dans cette rafale de conciles, de dogmes et de credo l’Église a donné de Dieu une image qu’il ne faut pas s’étonner qu’elle soit rejetée par une société que le savoir humain des sciences, de la philosophie, de la sociologie, des recherches approfondies sur l’histoire, a libéré de son emprise. José Arregi, insiste sur le fait qu’une idée de Dieu ne peut jamais se trouver en contradiction avec ce que l’homme a pu apprendre de la nature, des mathématiques, de la psychologie.  Dieu ne peut être en opposition avec les grands courants libérateurs de l’humanité : le féminisme, l’écologie, l’égalité entre tous les hommes.

José Arregi par exemple, résonne très fort avec, notamment, l’apport des sciences qui permettent à l’homme d’explorer l’Univers de l’infiniment petit à l’infiniment grand.  Il consacre de nombreuses pages à démontrer la vanité de chercher des preuves de l’existence de celui qu’ils appellent dieu, même si elles émanent de pères de l’Église aussi célèbres que saint Anselme ou Thomas d’Aquin, voire de philosophes comme Descartes. Pourtant, durant de nombreux siècles des hommes se sont attelés à ce genre d’exercice apologétique qui ne manifestait que le besoin de sécurité qui n’était en fait qu’une non-reconnaissance des limites de notre pensée. Il est intéressant de lire que José Arregi fait un parallélisme qui peut paraître étonnant entre Dieu et l’Univers, car ce dernier n’est pas plus cernable que ce que nous nommons Dieu. Il a à ce propos des pages qui ouvrent à la poésie, étant entendu que ni Dieu, ni l’Univers ne peuvent être appréhendés autrement que par la métaphore. Il souligne l’importance de construire une théologie symbolique qui permet de rendre présent ce qui est profondément absent. S’il est faux d’affirmer qu’on ne peut rien dire de Dieu, c’est parce que, au-delà de tout discours, il y a l’Expérience profonde. Il cite la phrase de saint Augustin « si tu comprends, ce n’est pas Dieu ».  Il y a aussi l’expérience des grands mystiques comme maitre Eckhart ou saint Jean de la Croix qui cherchent à se débarrasser de toute pensée pour atteindre l’Expérience intérieure de l’Indicible.  Dieu est, pour nos esprits, un paradoxe absolu de Présence-Absence, de Connu-Inconnu, de Vide plein de sa présence. D’une certaine manière, tout ce que nous affirmons de Dieu, nous devons en même temps le nier.  La magnifique métaphore de la rencontre de Dieu avec Moïse est là comme un mythe révélateur : à la question de Moïse qui lui demande son nom, la réponse est YHWH qui, ne comportant que des consonnes, est physiquement imprononçable ; et pourtant c’est Lui qui l’envoie chez Pharaon : magnifique image du Grand Paradoxe de l’ « Inconnaissable Absolu » mais qui, en même temps  se révèle « Relation ». En tant que « Relation » Jésus nous apprend à le nommer « Père », mais on ne l’aborde qu’en Esprit et en Vérité. S’il était d’une extraordinaire singularité, il n’était pourtant pas le seul juif à s’adresser à Dieu en l’appelant « Abba ».  Jésus fut un être inspiré par CELA qui anime le Cosmos, la vie, l’engagement en faveur d’un humanisme centré sur la vie et la communion de tous les êtres.

Pour en revenir à notre Univers on pourrait dire qu’il en va presque de même. Nous savons que jamais nous n’arriverons à le cerner, tout simplement parce qu’il est incernable, et pourtant l’homme n’a de cesse que de chercher à le connaître. Si l’on a longtemps cherché à utiliser la Création comme LA Preuve absolue de l’existence de Dieu. « Rien ne vient de rien » les découvertes faites ces 100 dernières années, avec l’émergence de la physique quantique, posent la question d’une tout autre façon. Il est vain de se demander ce qu’il y avait « avant » le big bang. Ce dernier ayant « créé » le Temps et l’Espace, il n’y avait donc pas d’ « Avant ». Les dernières hypothèses parlent d’un état quantique d’indétermination, notre Univers étant une des infinies possibilités qu’offre la sortie de l’indétermination. Pas besoin de dieu pour cela. Il reste que le « choix » qui fut celui de notre Univers, est d’une probabilité proche de zéro.  Il a fallu quelques bugs de départ pour que les choses tournent comme nous les connaissons (par exemple la production de matière étant théoriquement égale à celle de l’antimatière cela aurait donc dû produire un Univers totalement vide par auto absorption de l’une par l’autre, or ce n’est manifestement pas le cas). Dans toutes les étapes de l’évolution, des molécules élémentaires jusqu’à la conscience, il a fallu un nombre incalculable de hasards pour que les choses deviennent ce qu’elles sont.  Certains disent que notre Univers est « Biophile ».  Peut-on dire que Dieu, l’Inconnaissable Relationnel, l’Âme de tout ce qui existe, y est pour quelque chose ?  Peut-être, mais pas en tant que la main qui force le destin et l’agencement des choses mais comme l’Esprit qui, « planant sur les eaux », anime tout ce qui existe, lui donnant ainsi une orientation favorisant les évolutions vers la vie.  Il ne faudrait pas pour autant parler d’une action directe comme un marionnettiste qui tire les ficelles du monde mais d’une sorte de connaturalité Dieu-Univers, un Tout fraternel allant de pair dans l’Amour et les Relations cosmiques. José Arregi, reprenant une expression de Teilhard de Chardin parle de diaphanie, transparence, nous invitant à voir en toutes choses une vision pure, sans sujet ni objet, retrouvant là la notion de « Sacré », de manifestation Universelle dans tout objet, toute transformation.  Dieu n’est pas « caché derrière », Il est « en » toute chose.

En tant que chrétien, il est aussi très important de situer Jésus qui fut un homme inspiré, poète, motivé et libre et surtout inspirant. Nous sommes là bien loin du « Fils Unique de Dieu, né avant tous les siècles » que l’Église a détruit en le déifiant.  Jésus croyait bien sûr en ce dieu qui était véhiculé dans sa culture, mais il fut surtout un homme qui a exprimé sa « diaphanie » par sa profonde humanité, sa totale liberté, son regard profondément égalitaire posé sur tous et toutes.  Il était libéré du système religieux, fréquentant les femmes, les pauvres, les malades et révélant par là même que Dieu était en eux et y découvrant sa Présence. C’est en cela qu’il est révélation de Dieu.  Bien sûr nous ne devons pas imaginer Dieu comme Jésus l’imaginait car il était enraciné dans la culture de son temps. L’important, c’est de nous laisser inspirer par le même Esprit qui l’a poussé à vivre comme il a vécu : accompagner les marginaux, partager la table, relever ceux qui sont tombés, guérir les blessés, être le frère de tous. Notre foi doit s’enraciner dans la vie profonde de Jésus, la bonté libre, créative et universelle. Là est l’Essentiel.

Les derniers chapitres sont consacrés à la question de la croix salvifique.  Ayant fait de dieu le garant de l’ordre, l’homme a inventé l’idéologie de l’expiation : un crime peut être expié ou racheté par une peine équivalente.  La théologie officielle des Églises ne s’est pas encore libérée de ces schémas.  On a inventé des rituels de pénitence, des boucs émissaires et même, en Israël, la figure du « Serviteur de YHWH » qui porte la culpabilité du peuple. Paul, inspiré par cette figure, fit de Jésus mort sur la croix, celui qui est mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification.  Nous continuons d’entendre dans nos liturgies « Ceci est le sang versé pour vous ». Mais Jésus n’est pas mort pour nos péchés, mais parce qu’il a fait preuve de liberté en contestant par ses actes et ses paroles la vision et les pratiques sacerdotales de son époque.

Si le christianisme a comme acte fondamental de foi, la Résurrection de Jésus, c’est non pas qu’il soit sorti du tombeau, mais parce que ceux qui l’accompagnaient ont fait une expérience éblouissante intérieure. La Résurrection est devenue métaphore de leur conviction d’être habités en profondeur par sa Vie.  C’est donc une expérience intime et universelle. La métaphore de l’ange qui s’adresse aux disciples n’est pas que le tombeau soit vide mais « Il n’est pas ici, allez en Galilée (c-à-d. retournez à votre vie quotidienne et vivez-la dans son Esprit) ».

Le livre se termine par une évocation de l’Incarnation, métaphore de l’Incarnation Universelle : Dieu présent au plus profond de tout être, c’est reconnaître en nous la diaphanie divine.  Reste le mystère de la mort et ce que nous serons ou pas, expérience inatteignable sinon de notre vivant par la prise de conscience du souffle qui fait de moi un JE SUIS : nous venons de Tout et nous allons au Tout. Dieu n’est pas quelque chose ou quelqu’un en face de nous, Il est, comme l’a enseigné Tillich, une réalité « supra-personnelle ».

Le vœu exprimé en fin de lecture est qu’un nouveau christianisme, inspirateur, mystique, libérateur, ferment transformateur du monde puisse voir le jour.


Jacques Monnaie

Notes :
José ARREGI, Dieu au-delà du théisme. Esquisses pour une transition théologique, éditions Karthala 2023


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