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Après la première session du synode : déceptions, défis, espérance ?

Pierre Collet
Publié dans Bulletin PAVÉS n°77 (12/2023)

On l’a dit et écrit sur tous les tons et dans toutes les langues depuis deux mois : ce 16e « synode des évêques » n’était pas un synode « comme les autres », et c’est sans doute sur cette différence et ce tournant qu’il convient d’attirer l’attention, plus peut-être que sur les acquis, avant d’envisager ses suites possibles. Mais comme l’écrit Arnaud Join-Lambert dans La Croix du 29 novembre, « les commentaires oscillent entre l’enthousiasme sur l’expérience vécue et la désillusion sur le peu de résultats tangibles, en passant par des critiques virulentes ou craintives de personnes devant des changements pressentis ou fantasmés. » Tentons de rendre compte de tout cela avec nuance et sérénité…

Une expérience inédite

Relevons pour commencer une première conclusion sur laquelle tout le monde est bien d’accord : l’image qu’on retiendra, au sens propre, est celle de « ces grandes tablées mêlant tous les ministères et états de vie, dans des cercles tant fonctionnels que symboliques, tous sur un même plan horizontal […]. Nous l’avons vu, mais avons-nous bien mesuré ce qui est ici signifié ? Avec les mots de la constitution du concile Vatican II sur l’Église, nous avons vu que « même si certains, par la volonté du Christ, sont institués docteurs, dispensateurs des mystères et pasteurs pour le bien des autres, cependant, quant à la dignité et à l’activité commune à tous les fidèles dans l’édification du Corps du Christ, il règne entre tous une véritable égalité » (Lumen Gentium, 32).

Il faut reconnaître que cette mise en œuvre du principe d’égalité en accordant le droit de vote à des laïcs est une première dans l’histoire de l’Église. Nos amis de We-are-Church qui tenaient leur assemblée à Rome en même temps que le Synode et qui participaient également à l’organisation du Congrès de Spirit Unbounded en avaient d’ailleurs fait leur revendication majeure. Comme on peut le voir en ouverture de leur site internet[1], le slogan "EQUALITY" reste au cœur de leur message.

Dans son livre publié dès les premiers jours du synode, Christoph Theobald[2] insiste aussi sur cette « égalité à la base de la synodalité » et y consacre tout son 2e chapitre. On pourrait aussi ajouter à cette notion d’égalité son corollaire de l’inclusion, comme le fait remarquer un autre jésuite Ludovic Lado[3] : « En élargissant la participation aux laïcs parmi lesquels 40 femmes qui ont droit de vote », on peut parler d’une réelle volonté d’inclusion de la part du pape. « Cette inclusion a l’avantage de nous ramener à une vérité essentielle de la condition humaine : l’humanité selon le dessein de Dieu se conjugue au masculin et au féminin et l’ecclésiologie dans sa dynamique devrait incarner cette vérité. […] Mais alors, convient-il de continuer à nommer ce grand rendez-vous de l’Église universelle "synode des évêques" ? Je ne le pense pas. Si le pape François veut aller jusqu’au bout de sa logique de rupture d’avec le cléricalisme en faveur d’une Église plus synodale, il conviendra de rebaptiser cette assemblée "synode de l’Église". »

Voilà donc un premier aspect de l’expérience, le plus important peut-être, que René Poujol[4] n’hésite pas à qualifier de véritable "révolution". La question est de savoir si les multiples réunions ecclésiales locales ou régionales en lien avec la gouvernance en tireront la leçon et s’y mettront à leur tour…

Une deuxième caractéristique de ce synode a trait à la méthode utilisée, inspirée dit-on de la spiritualité ignacienne et qu’on appelle la "conversation dans l’Esprit" : pour chacun des quatre thèmes issus des étapes précédentes du processus synodal, chaque tablée de onze personnes écoute l’avis des participants, sans priorité aux prélats, chacun étant invité à puiser aux racines de sa propre vie spirituelle ; les tours suivants consistent à réagir et à se poser mutuellement des questions, enfin à tenter de recueillir ce qui ressort de plus significatif de cet échange. Viennent ensuite les assemblées plénières pour écouter les comptes rendus de tous les groupes et permettre des interventions personnelles et pour arriver à se forger une pensée commune.

Des commentateurs ont commencé à évaluer cette méthodologie en mettant en évidence l’intérêt de privilégier la parole personnelle, le vécu et le ressenti plutôt que les idées apprises ou l’obéissance aux schémas proposés, l’écoute de l’autre plutôt que la volonté de pouvoir et de persuasion. Une véritable liberté de parole aurait prévalu, nous assure-t-on, ainsi que le respect pour les opinions divergentes. Le silence imposé aux débats a également été reconnu a posteriori comme bénéfique. Mais on a aussi entendu s’exprimer des frustrations, en particulier celle des experts théologiens qui, en marge des discussions, étaient chargés de réaliser des synthèses et préparaient des notes d’éclaircissement. Celles-ci n’ont jamais été exploitées, se plaignent-ils…

Quels acquis ?

Les 42 pages du Rapport final[5] se divisent en trois parties : synodalité, mission et communauté ecclésiale, et couvrent un large éventail de sujets repris sous 20 titres. L’analyse de Marie-Jo Thiel dans Le Monde du 9 novembre nous paraît très éclairante, en particulier quant au statut de ce texte : « Ce document a été qualité de "procès-verbal fidèle aux échanges". Ses 20 thèmes sont divisés en « "points de convergence", "propositions" et "points à résoudre", qui devront, autant que possible, être tranchés en octobre 2024, lors de la seconde assemblée générale. »

Publié très rapidement après la clôture, il ne pouvait sans doute faire mieux que refléter le travail réalisé en synode et donc porter la marque du taux d’acceptation ou de refus lors du vote de tel ou tel sujet : les résultats de ces votes sont d’ailleurs accessibles.[6] René Poujol remarque à ce propos le score assez exceptionnel autour des 95 obtenu par la plupart des paragraphes… Ce consensus prouve bien, d’après lui, la volonté de l’assemblée de valider le principe du « passage d’une collégialité conciliaire, qui ne concernait que les évêques, à une "Église synodale" qui implique l’ensemble du peuple chrétien ».

Les points positifs sur lesquels la discussion semble plus avancée sont sans doute le chapitre sur les Églises orientales, dont le texte stigmatise les tentatives de latinisation ; celui sur le ministère de l’évêque, pour lequel on souligne la nécessité de repenser les mécanismes électoraux dans un sens plus participatif ; celui sur les groupements d’églises, qui ouvre la voie à la récupération des anciennes institutions synodales ; l’encouragement à l’œcuménisme aussi, avec la proposition que des délégués des autres Églises chrétiennes soient invités aux synodes à l’avenir.

Restent les questions qui "font débat" et sur lesquelles, pour l’heure, aucun consensus n’est envisageable. Trois d’entre elles ont été relevées par la plupart des commentateurs : la place des femmes dans les fonctions ministérielles, le célibat des prêtres, l’accueil de la différence de genre, soit la question des LGBT qu’on se refuse même à nommer. On ne s’étonnera évidemment pas que toutes ont à voir avec la sexualité…

On peut considérer que "la question des femmes" (9) est la plus urgente. Elle a fait l’objet de nombreuses propositions (lutte contre les discriminations, accès élargi aux responsabilités, etc …). Mais la proposition de poursuivre la recherche théologique et pastorale sur l’accès des femmes au diaconat a récolté le plus grand nombre de votes contre. Cela ne manque pas d’intriguer car en maints endroits, des femmes assurent déjà toutes les fonctions du diacre sans être "ordonnées". Malgré de réelles ouvertures concernant les responsabilités, on dirait bien que domine encore une volonté de réserver aux mâles le caractère "sacré" des ministères.

Le sujet du célibat des prêtres (11) a lui aussi été très disputé et n’a pas progressé, sauf qu’il est ici inséré dans le chapitre qui s’interroge sur le rôle des prêtres et des diacres et pas sur leur ordination. Relevons quand même la proposition « d’examiner au cas par cas et dans leur contexte l’éventualité d’inclure dans un service pastoral les prêtres qui ont quitté le ministère. »

Quant à l’identité de genre et l’orientation sexuelle, elles n’ont été mentionnées qu’en termes de controverses dans la société, aux côtés de l’intelligence artificielle ou de la fin de vie… Dans le National Catholic Reporter du 2 novembre, le jésuite Thomas Reese fait remarquer que « les Africains ont pu insérer dans le rapport une préoccupation pastorale pour les personnes mariées polygames, mais se sont battus bec et ongles pour que toute référence aux catholiques LGBT soit exclue du rapport. Ils ont été rejoints par des évêques polonais et d’autres personnes opposées à ce qu’ils appellent "l’idéologie LGBT". »

Bien d’autres sujets seraient à commenter encore, ne serait-ce qu’un curieux "oubli" concernant les abus sexuels ! Il n’est pas possible de tout aborder ici…

L’enjeu : l’unité dans la diversité

Dans son évaluation partagée dans le réseau We-Are-Church dont fait partie PAVÉS, notre ami Mauro Castagnaro[7], après avoir suivi le synode de très près à Rome, tire la conclusion suivante : « Ce qui apparaît avec une clarté sans précédent, c’est la diversité des contextes socioculturels, des opinions théologiques et des urgences pastorales auxquels l’Église catholique doit se mesurer, ce qui rend difficile l’hypothèse de réponses valables partout et ouvre la voie à une certaine décentralisation. »

Ce dont il s’agit est bien de la difficulté à combiner la vocation universelle de l’Église et le respect de la diversité des Églises locales. Danièle Hervieu-Léger l’écrivait déjà avant le synode, lors de la visite du pape à Marseille : « L’appel à faire droit à la pluralité et à l’équité culturelles au sein même de l’Église […] participe d’une reconfiguration ecclésiologique majeure, qui place à l’horizon de l’accomplissement de l’Église, non pas l’englobement uniformisant de tous les peuples placés sous sa gouverne "jusqu’aux extrémités de la terre", mais la réalisation dynamique, à inscrire concrètement dans l’histoire, d’une communion fraternelle rassemblant ces peuples, dans leur diversité, en un seul Peuple. […] Cette approche renouvelée de la vocation universelle de l’Église la renvoie à une manière d’habiter le monde en vue d’un bien commun, inséparable de l’accomplissement communautaire et spirituel promis par le christianisme. Le pape François en convient lui-même : l’avènement de ce "style" qui requiert de « penser et travailler comme frère de tous peut sembler une utopie irréalisable. […] Nous préférons, ajoute-t-il, croire que c’est un rêve possible car c’est le rêve même de Dieu. Avec son aide, c’est un rêve qui peut commencer à se réaliser aussi dans ce monde. »

Ne doutons pas qu’il en convienne… Encore faudrait-il qu’il en fasse la promotion ! Placé sous la menace constante d’un schisme de ses opposants, le pape François semble malheureusement souvent défaire lui-même les avancées qu’il avait impulsées.

Mais il n’est pas interdit de rêver, comme il le souhaite. Si l’Église catholique prouve qu’elle peut faire face aux défis auxquels elle est confrontée, en particulier la solution radicale à la question des abus et la pleine reconnaissance de l’égalité de tous, et réaliser une unité "dans la diversité", elle offrirait un témoignage prophétique à un monde qui semble incapable de résoudre ses crises et de gérer ses différences de manière non destructive.


Pierre Collet (Hors-les-murs)

Notes :

[1] https://www.we-are-church.org/123/

[2] Christoph Theobald, Un nouveau concile qui ne dit pas son nom ? Éditions Salvator, 2023, 189 pages.

[3] https://www.la-croix.com/debat/synode-eveques-synode-lÉglise-revolution-ecclesiologique-2023-11-01-1201289031

[4] https://www.renepoujol.fr/synode-une-revolution-en-marche/

[5] Le document est accessible en version française sur https://Église.catholique.fr/wp-content/uploads/sites/2/2023/11/Rapport_synthese_-Synode_synodalite_oct2023.pdf

[6] https://press.vatican.va/content/dam/salastampa/image/Risultati%20delle%20votazioni.pdf

[7] de Noi Siamo Chiesa : https://www.noisiamochiesa.org/noi-siamo-chiesa-sulla-prima-sessione-del-sinodo-sulla-sinodalita/




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