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Hartmut Rosa et la religion en démocratie face aux défis actuels

Claude Rolin
Publié dans Bulletin PAVÉS n°78 (3/2024)


Le matin, en écoutant les nouvelles à la radio ou en parcourant les pages de notre quotidien, nous ne sommes pas souvent enclins à l’optimisme. La perspective d’un monde plus juste et apaisé semble s’éloigner chaque jour un peu plus. A l’aube d’importantes échéances électorales de sombres nuages assombrissent le ciel de nos démocraties. Que ce soit en France, au Pays-Bas, en Belgique et même en Allemagne les mouvements populistes et d’extrême-droite ont le vent en poupe. C‘est un peu comme si, face aux crises que nous traversons, les illibéraux et l’extrême-droite étaient les seuls à pouvoir produire un discours qui donne sens à ce que vivent les citoyens, en particulier les moins favorisés. Pour reprendre les mots d’Antonio Scurati « il y a un moment où l’on n’a plus le droit de se cacher. »

Serions-nous aphones ?

Les progressistes seraient-ils devenus aphones, ne serions-nous plus en capacité de construire des récits rendant possible la construction d’un monde plus juste et plus solidaire ? Le bruit des discours d’exclusion ou de stigmatisation ne doit pas nous empêcher d’entendre des voix qui portent de nouvelles perspectives. Les nuages qui passent n’empêchent pas le soleil de pointer ses rayons et de faire briller la rosée du matin. En publiant Pourquoi la démocratie a besoin de la religion, le sociologue Hartmut Rosa nous offre des outils pour construire l’avenir.

Le texte qu’il nous propose ne porte pas sur les Églises en tant qu’institutions, ni même sur les croyances. Son propos porte sur la reliance qui permet de faire société et de créer du commun. Comme Charles Taylor l’écrit dans la préface, il faut mettre en cause l’idée que « la religion et l’incroyance sont séparées par une frontière infranchissable. Le sentiment d’émerveillement qu’éprouve l’incroyant à l’orée d’une forêt vierge et celui qu’éprouve le croyant à l’entrée de la cathédrale de Chartres ne sont pas si éloignés que cela ».

Les pathologies sociales

Pour Hartmut Rosa « la société est traversée par une crise grave dont l’issue peut en partie être trouvée dans des institutions, des traditions, des pratiques, des fondements de la pensée, des convictions et des rites religieux ». Ce qui manque à la société, c’est « la capacité d’écouter avec son cœur sur le plan politique comme sur beaucoup d’autres plans ».

L’auteur, bien que relativement peu connu chez nous, est certainement un des penseurs les plus profonds de notre temps. Ses travaux mettent notamment en cause l’accélération. Il dénonce un système où il nous faut toujours courir plus vite pour rester sur place. « Il faut accélérer, il faut être innovant, être les premiers avoir les meilleurs modes de production ». Ce mode de l’accélération provoque de nombreux dégâts humains, sociaux ou environnementaux.

Il qualifie cette situation de « pathologie sociale » dont l’antidote est à cher-cher du côté du développement de la résonance, c’est-à-dire à notre capacité de ressentir les vibrations, de se sentir touchés collectivement et individuel-lement, de se mettre à l’écoute. La démocratie, ce sont des voix, mais il faut aussi des oreilles « qui entendent d’autres voix ». Comme le demandait le roi Salomon, il faut un cœur qui écoute, il faut remettre en question cette folle nécessité de l’accélération et considérer que la démocratie ne peut fonctionner sur le mode de l’agressivité, au contraire de ce que certains, dans la campagne électorale actuelle, développent à l’excès réduisant l’esprit politique à une forme de guerre civile. La santé de nos démocraties passe par le combat contre ces pathologies sociales provoquées par la recherche continue de l’accélération et par ce manque de résonance caractéristique du système capitaliste.

Une pensée critique


Les travaux d’Hartmut Rosa se situent dans le prolongement de la théorie critique développée dans le cadre de l’Ecole de Francfort et notamment ceux de Jürgen Habermas et d’Axel Honneth. Le premier a insisté sur le rôle central de la communication et des espaces permettant une délibération raisonnée, ce qui renvoie aux mécanismes et outils d’intermédiation sociale. Pour sa part, Honneth à mis en évidence la question de la reconnaissance. Question essentielle et tout à fait concrète. En observant les mouvements sociaux, par exemple lors de fermeture d’entreprises, on perçoit à quelle point cette question est vivante. Dans un premier temps, les salariés ne nous parlent pas de leur perte de revenu. Ce qu’ils expriment, souvent avec colère, c’est d’avoir été jeté comme des mouchoirs jetables, des kleenex. Après avoir donné une partie de leur vie à l’entreprise, cette dernière les jette comme s’ils n’avaient jamais existé. C’est leur identité qui est ainsi balayée. C’est cette même réalité qui s’est exprimée en France quand des milliers de personnes se sont rassemblées sur les ronds-points vêtues d’un gilet jaune, pour être vues, pour être prises en compte, pour être reconnues.

Le texte d’Hartmut Rosa avec son inscription dans la pensée critique peut être relié au courant de pensée qui, en France nous conduit d’Emmanuel Mounier à la gauche anti-autoritaire (Lefort – Castoriadis) et aux travaux d’un Pierre Rosanvallon. Comme évoqué en début de cet article, nos démocraties européennes ne se portent pas bien. Dans nos différents pays, les formations populistes et/ou anti européennes occupent une place de plus en plus importante et les citoyens ont de moins en moins confiance en nos institutions démocratiques. Les deux courants politiques qui ont été au cœur de la construction européenne sont en crise. La social-démocratie s’est perdue entre un accompagnement purement gestionnaire du néolibéralisme et un courant cultivant le radicalisme du verbe digne d’un gauchisme que Lénine aurait qualifié d’infantile. De son côté, la démocratie chrétienne a perdu toute référence à ce que fut le christianisme social inspiré par des personnalités comme Emanuel Mounier. Elle s’est repliée sur un conservatisme éthique et un dogmatisme ordo-libéral allant jusqu’à se compromettre avec des formations s’alliant avec les postfascistes italiens.

Construire de nouveaux récits

Avec son dernier ouvrage Hartmut Rosa nous offre des éléments essentiels à la construction de nouveaux récits permettant d’enclencher une dynamique progressiste. Nous pouvons nous emparer des liens féconds qui croisent la pensée critique de l’école de Francfort avec la pensée progressiste anti autoritaire francophone. Ce croisement nous ouvre la voie vers la construction de nouveaux récits nous permettant de faire renaissance et de lutter contre les pathologies sociales. Redonner sens à la société en construisant du commun. Remettre la société et l’économie au service de la personne humaine car, comme l’écrivait Emmanuel Mounier « Une des déviations maîtresse du capitalisme est d’avoir soumis la vie spirituelle à la consommation, la consommation à la production et la production au profit, alors que la hiérarchie naturelle est la hiérarchie inverse. C’est donc la hiérarchie inverse qu’il faut restaurer. Une économie personnaliste règle au contraire le profit sur le service rendu dans la production, la production sur une éthique des besoins humains replacés dans la perspective totale de la personne ».


Claude Rolin

Notes :

Claude Rolin est membre du Conseil économique et social européen




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