Carte blanche :
des catholiques demandent à revoir les liens entre l’État et les cultes
André Fockedey
Paul Verbeeren
Cet article n'a pas été publié dans une de nos revues
Un groupe d’amis a mené une réflexion et vient d’envoyer cette carte blanche questionnant une série d’anomalies dans les rapports entre l’Etat et les cultes, et en particulier l’Église catholique en Belgique. Plusieurs médias l’ont déjà publiée. Une version brève se trouve également sur ce site.
Quelques dates toutes proches nous invitent à reconsidérer aujourd’hui les relations établies entre les différents niveaux de pouvoir en Belgique et les cultes organisés, dont l’Eglise catholique. D’une part, nous venons de célébrer en novembre l’armistice et la fête du roi, et d’autre part, ce début décembre sera marqué par l’ordination de deux nouveaux évêques dans notre pays.
Huit pistes sont proposées par des chrétiens de Wallonie et confiées à vous, lecteurs, pour alimenter le débat.
1. Ces contrats de travail sont-ils bien légaux ?Dans la mesure où le ministère de la Justice paie les salaires des responsables d'Eglise dans une répartition établie par la loi du 2 août 1974, on comprend mal qu'il cautionne la discrimination à l’embauche opérée par celle-ci en fonction du genre et de l’état civil du candidat dans l’accès aux fonctions de curé et d’évêque, et à l’échelle salariale qui y est liée. Les cultes ne pourraient-ils pas s’inspirer des normes prévalant dans les entreprises d’économie sociale qui s’interdisent d’attribuer aux hautes fonctions un salaire supérieur au double du plus petit salaire? Nous pourrions aussi nous interroger sur la légalité de la rupture de contrat de travail opérée par ces mêmes évêques, également validée par le gouvernement, lorsqu’un de leurs employés a causé un "scandale" en se mettant en ménage. L’obtention par l’Eglise d’une clause d’exception à la législation sur le travail en pratiquant des contrats dénommés "sui generis" autorise étrangement les évêques à limiter les droits des employés d’Eglise et à s’immiscer dans leur vie privée
2. Pourquoi ces chœurs si masculins ?Dans une société ébranlée par de nombreuses affaires révélant que l’égalité de droits entre hommes et femmes est encore loin d’être intégrée dans les consciences et dans les mœurs, à cette époque où la déflagration Me Too a pressé toutes les composantes de la société à ajuster leurs comportements en conséquence, est-il normal d’assister à une célébration religieuse catholique où des hommes estiment justifiable de concélébrer entre eux et d’occuper le chœur sans la présence célébrante de la moindre femme, comme si ces changements sociétaux ne les concernaient pas ?
3. Ces différences de salaires sont-elles justifiées ?S’il est convenu que le niveau de salaire octroyé par un employeur détermine le crédit apporté à sa contribution, si la législation assure le même niveau de salaire aux employés, quel que soit leur genre, il est étonnant de constater que dans l’Eglise catholique, si l’on tient compte également des avantages en nature octroyés aux ministres ordonnés, le salaire moyen d’une femme atteint seulement 64% de celui d’un homme, et cela avec l’assentiment du ministère de la Justice qui délivre leurs salaires. Etrange aussi est le maintien des chapitres de chanoines, nommés telle une cour princière à la discrétion des seuls évêques, sans mandat de la communauté, mais payés par la collectivité.
4. Pourquoi maintenir un "Te Deum" ?Si la Belgique n’a pas comme la France adopté le principe de laïcité, elle s’inscrit pourtant dans une posture de neutralité relative aux religions, spiritualités et philosophies. Sur quelle argumentation les édiles et les corps constitués tiennent-ils à demander au seul clergé catholique d’organiser des cérémonies qui, sous le nom de "Te Deum", font explicitement référence à Dieu, et à y assister chaque année en costume d’apparat? Ne seraient-elles pas davantage crédibles si elles donnaient l’occasion aux différentes autorités de s'interpeller réciproquement sur la manière dont nous pourrions tous relever des défis communs de notre société ?
5. Ne faudrait-il pas ouvrir davantage les églises ?Si nos églises ont été construites dans un contexte de chrétienté, où les conventions chrétiennes étaient considérées comme le ciment de la société, les objectifs des constructeurs étaient bien plus larges que la seule affectation au culte catholique. Elles matérialisaient le désir de faire communauté autour d’un point central de référence pouvant accueillir les grands moments de la vie, dans un espace commun dédié à la beauté, à la gratuité, largement ouvert à la solidarité… En cette époque de désaffection de la pratique religieuse catholique, ne serait-il pas temps d’inviter les communes, pour la plupart propriétaires de ces bâtiments, à réactiver ces autres raisons d’être, en réformant l’institution des conseils de fabrique, en brisant le monopole des seuls curés gestionnaires des clefs, et en les mettant à la disposition d’autres cultes ou philosophies, même non religieuses, à la culture, la convivialité, la solidarité ?
6. Pourquoi pas des subventions par projet ?Les lois régissant les rapports entre l’Eglise et l’Etat datent du début du XIXe siècle. Ce sont ces lois qui attribuent un logement aux curés, qui déterminent les devoirs des communes à financer les besoins des églises, se fondant sur un équilibre sociétal devenu totalement anachronique, sans avoir recours à un contrôle démocratique sur la pertinence des coûts et sur le salariat à vie. Ne serait-il pas temps de réévaluer la manière dont les cultes et la laïcité sont financés par les différents niveaux de pouvoir public et d’envisager davantage un subventionnement par projets, budgets et contrats limités dans le temps, comme dans les secteurs culturel et sportif ?
7. Le ministre de la Justice pourrait-il dissoudre un (autre) exécutif ?La dissolution - discutable - par le ministre de la Justice de l’Exécutif des Musulmans de Belgique en 2024 sur accusation de mauvaise gestion ne risque-t-elle pas d’inspirer nos autorités envers d’autres cultes, dont le culte catholique qui n’a pas toujours fait preuve de gestion responsable dans le cadre des affaires d’abus et au niveau de sa propre gestion financière des subventions publiques ?
8. Ne faut-il pas revoir l'enseignement de la religion ?Dans le cadre des cours philosophiques, ne serait-il pas pertinent de ne plus séparer les élèves en fonction d’un choix convictionnel subjectif, mais de leur permettre de travailler ensemble ces deux dimensions fondamentales que sont l’éveil à leur liberté intérieure face aux injonctions du Marché, et une découverte dans sa pluralité du fait religieux et du large spectre des spiritualités comme moteurs incontournables de la pensée et de l’agir humain? Le fait religieux étant suffisamment documenté en dehors des milieux confessionnels, cette formation et son budget supportés par la Fédération Wallonie-Bruxelles pourraient ne plus relever de la compétence des cultes et de la laïcité organisée, mais de la discipline philosophique dont c’est bien l’une des compétences.
Nous lançons l'invitation...Ces quelques éléments de décalage ou de tension persistent parmi d’autres dans les rapports entretenus entre les cultes et les pouvoirs publics. Notre propos est d’inviter la population à s’emparer de ces incohérences, mais également nos instances dirigeantes politiques et cultuelles à les remettre sur l’outil pour les réajuster en fonction des nouveaux défis de notre société sécularisée et pluraliste.
25 novembre 2025
André Fockedey
Paul Verbeeren ( - )
Liste des signataires :
1. Raymond Bosquet, entrepreneur retraité, aumônier de prison
2. Jean Brasseur, ingénieur RH retraité
3. Jacques Briard, ancien président du Conseil Interdiocésain des Laïcs, collaborateur à l’Appel
4. Pierre Collet, enseignant retraité, secrétaire du réseau PAVÉS
5. Joel Demarteau, paroisse Ste-Marguerite de Bouge
6. André Fockedey, professeur de religion catholique retraité
7. Vincent Jacques,diacre, pompier
8. Baudouin Lafontaine, enseignant retraité, visiteur de prison
9. Willy Lambert, professeur retraité
10. Annie Leroy, bénévole, groupe Laudato Si
11. Philippe Liesse,professeur de religion retraité, membre du comité de rédaction PAVÉS
12. Jacques Malisoux, philosophe, directeur d’école libre retraité, professeur à l’IDF
13. Joelle Moëst, animatrice de chorale paroissiale
14. Thierry Marchandise, magistrat retraité
15. Philippe Parent, président de l’équipe liturgique d’Ernage
16. Anne Quintin, musicienne, formatrice en chant
17. Guy Tennstedt, infirmier
18. Béatrice t’Kint, paroisse d’Ernage
19. Guy Vanneste, agronome retraité
20. Paul Verbeeren, diacre, inspecteur de religion catholique retraité, professeur à l’IDF
21. Laurent Verhulst, président de CPAS
22. Joseph Pirson, ancien directeur d'école et chercheur UCL
23. Pierre Godfroid, prêtre, formateur FOCELUX, aumônier au MOC
24. Marie-Claude Pierret, infirmière accoucheuse, FOCELUX
25. Monique Goosse, chrétienne engagée à la marge

