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Pourquoi l’Église ? de Hans Joas

Philippe Liesse
Publié dans Bulletin PAVÉS n°85 (12/2025)


Hans Joas, sociologue et philosophe allemand, pose la question de la légitimité de l’Église dans un monde moderne, sécularisé et globalisé.

Il rejoint le souhait du pape François selon lequel la théologie doit aller aux « frontières », grâce à une culture de « dialogue et de rencontre ». La « transdisciplinarité » est incontournable pour une théologie synodale, c’est-à-dire qu’elle est appelée à dialoguer avec d’autres savoirs (scientifiques, philosophiques, humanistes et artistiques), avec des croyants et des non-croyants, avec des hommes et des femmes de différentes confessions chrétiennes et de différentes religions[1] ». Son travail est traversé par des questions pertinentes : « Comment le christianisme a-t-il revêtu la forme institutionnelle que nous lui connaissons ? Peut-on vivre sa foi sans l’Église ? Comment définir la foi vécue en communauté par opposition à une foi individuelle ? » 

Ces questions sont abordées par l’auteur sous des approches sociologiques, historiques et théologiques. Il n’est donc nullement question d’une approche pastorale.

Hans Joas veut proposer un autre chemin que celui de la théorie de la sécularisation qui devrait aboutir à un « affaiblissement de toute forme de religion ».

Cet autre chemin pourrait s’apparenter à « une histoire globale de l’universalisme moral » ? Mais il faut revenir à la question de savoir pourquoi les premiers chrétiens ont cru de leur devoir de créer une institution spécifique qui se démarquerait de toutes les « formes sociales » existantes ?

L’auteur fait alors appel aux « expériences d’autotranscendance » pour répondre à la question fondamentale : « l’être humain a-t-il besoin de religion ? » Ces expériences d’autotranscendance veulent signifier des « expériences dans lesquelles une personne se dépasse elle-même ». Il s’agit avant tout d’un « arrachement par-delà les limites de son propre soi, d’un saisissement par quelque chose qui se trouve au-delà de soi-même, d’un relâchement ou d’une délivrance de la fixation sur soi » (p. 90). Si pour Brecht[2], l’être humain a besoin de religion, s’il est trop faible pour s’en sortir sans elle, la position de Joas est à l’opposé : « Ceux qui sont faibles, ce sont ceux qui fuient devant la relation à Dieu et s’installent dans une sécurité trompeuse », celle qui ramène tout à soi. Ceci permet à l’auteur d’embrayer sur la dimension communautaire de la foi chrétienne.

Vient ensuite une rétrospective historique à propos de l’institutionnalisation et du rapport à la modernité qui entraîne le phénomène de sécularisation.

Hans Joas fait une analyse critique de cette théorie de la sécularisation qui entraînerait la décadence de la religion. Cette analyse pourrait se résumer dans la confusion manifeste entre « désenchantement » et « sécularisation ». Le désenchantement n’est pas à confondre avec la sécularisation. Il a traversé les siècles, depuis bien longtemps. Il mènera à un nouvel essor prophétique dans la réforme protestante, à une nouvelle manière de comprendre et de dire l’origine du monde, à la révolution scientifique des Temps modernes, aux Lumières.

Weber et Nietzche occupent une place centrale dans ces nouvelles théories, Nietzche se faisant le grand théoricien du dépassement du christianisme car « l’éthos de la véracité menait à la critique historique de la Bible » et Weber construisant « une histoire qui ne laisse aucune place, à notre époque, à une religiosité vivante qui pourrait être assumée intellectuellement » (p.73).

HJ en vient à poser une question brûlante : est-ce que le sacré et la religion occupent une place importante dans la vie sociale contemporaine ? Ni une vision linéaire de la sécularisation comme déclin progressif et mondial de la religion, ni une compréhension mystique du "retour du religieux" ne conviennent pour appréhender ce phénomène. Comme alternative, HJ estime qu’une compréhension du devenir de la religion ne peut se séparer d’une interprétation des tensions entre le politique et le religieux, l’État et les Églises, qui ont paradoxalement créé des interstices dans lesquels les individus ont pu construire leur liberté et redéfinir leur vie en commun. Il s’engage aussi pour un universalisme des droits de la personne qui se traduirait, au plan théologico-politique, par le double rejet des théocraties et des dictatures laïques. 

Dans sa démarche, une autre question surgit : Si l’Église pourrait être une « agence de morale », elle ne peut cependant se réduire à cette dimension, sous peine d’être rattrapée par des politiques identitaires ou d’être dépassée par des agendas sociaux sans dimension religieuse propre.

HJ traite ainsi de la tension entre l’aspect individuel et la dimension collective, entre la foi vécue intimement et la foi vécue avec d’autres. Il veut montrer que la dimension communautaire peut donner du sens à un vécu.

Il appelle à une compréhension de l’Église non comme un simple chemin permettant à la personne de réaliser son avenir. L’Église ne peut être une institution figée, elle doit être une communauté de foi susceptible d’engager la société, de façon pertinente, mais non subordonnée aux logiques purement mondaines.

L’Église reste un exemple pour une époque « émiettée ». Elle se doit d’offrir un cadre collectif, et un témoignage de foi en l’avenir de l’humanité.

C’est la raison pour laquelle Hans Joas est un auteur de référence pour ceux qui continuent inlassablement à se bouger pour l’avènement d’un Autre Visage d’Église et de Société.


Philippe Liesse

Notes :


[1] Motu proprio Ad theologiam promovendam, 1er novembre 2023.

[2]  Voir Bertolt Brecht, Poèmes, L’Arche 1967




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