L’enfant est introduit dans l'histoire
par un homme qui accepte de rester en retrait
Antonio Spadaro s.j.
Cet article n'a pas été publié dans une de nos revues
« Voici comment Jésus-Christ a été engendré... », commence Matthieu (1,18-24). Mais non, ce n'est pas comme on pourrait s'y attendre : le récit ne commence pas par la joie d'une naissance, mais par une crise. Avant l'enfant, avant la lumière, avant le chant, il y a un homme blessé au plus profond de lui-même. Joseph découvre que Marie est enceinte. Et il n'est pas le père. Tout se passe là, dans ce point aveugle où une histoire promise se brise. L'Évangile n'édulcore pas la scène : il n'y a rien d'édifiant, rien de lumineux.
Joseph est défini comme « juste ». Mais la justice, ici, n'est pas une vertu abstraite. Pour cet homme, c'est un combat intérieur. C'est la tension entre la loi et la compassion, entre ce qu'il serait légitime de faire – répudier Marie, qui, pour lui, était manifestement partie avec un autre homme – et ce qu'il n'a pas le courage d'infliger. La loi lui permettrait d'exposer Marie au déshonneur. Il décide de ne pas le faire. Il décide de la laisser en silence. C'est un geste minime, mais radical. Pourquoi ? Ce n'est peut-être pas de l'héroïsme, c'est de la pudeur. C'est la dignité de celui qui ne veut pas transformer sa douleur en spectacle. Et il aimait sans doute cette femme. Malgré tout.
L'histoire se déroule dans l'espace intérieur de Joseph. Marie reste en retrait. Elle ne parle pas. Elle ne se défend pas. La scène est entièrement masculine, centrée sur le moment où un homme doit décider qui il veut être alors que le monde lui échappe. Joseph n'est pas un personnage romantique. C'est un homme concret, bouleversé, qui réfléchit. Et pourtant, tout en réfléchissant, il rêve.
Joseph dort et rêve. La dimension onirique arrive comme une fissure dans le récit, inattendue. Comme dans les grands récits bibliques, mais aussi dans les romans modernes, le rêve est le lieu où le réel se réorganise. Kafka, Freud, Dostoïevski le savaient : dans le rêve, ce que la conscience ne peut supporter refait surface. Voici une voix qui parle pendant la nuit : l'ange. Il n'entre pas dans la chambre : il entre dans le rêve. Et il prononce une phrase qui change tout : « Ne crains pas ».
Le cœur du récit est la peur. La peur d'être trompé, de perdre le contrôle, d'être ridiculisé. « Ne crains pas de prendre Marie avec toi » : le verbe est fort, concret. Pour Joseph, cela signifie assumer une histoire qu'il n'a pas choisie. Cela signifie prendre en charge quelque chose qui dépasse ses propres schémas. Joseph ne devient pas le père biologique, mais il en devient responsable. Il accepte une paternité qui ne naît pas du sang, mais d'une décision.
Le texte introduit ensuite le nom. Donner le nom est l'acte le plus puissant accompli par Joseph. « Tu l'appelleras Jésus ». Il n'engendre pas, mais il nomme. Et nommer signifie reconnaître, accueillir, insérer dans le monde. L'enfant est introduit dans l'histoire par un homme qui accepte de rester en retrait. C'est une paternité silencieuse, comme certaines figures peintes par Georges de La Tour : des hommes dans l'ombre, éclairés par une flamme discrète, qui soutiennent la scène sans la dominer.
Pas un Dieu au-dessus, pas un Dieu contre, mais un Dieu au sein d'une histoire compliquée, fragile, irrégulière. Au sein d'un mariage qui commence par un malentendu. Au sein d'un homme qui doit renoncer à une idée de lui-même.
Joseph se réveille. Il ne demande pas d'explications. Il ne discute pas. Il fait ce qu'on lui a dit. Dans un Évangile rempli de mots, il reste silencieux. Et c'est précisément pour cela qu'il devient décisif. Joseph est un personnage de Verga ou de Faulkner, peut-être, qui ne s'explique jamais, mais qui maintient le monde uni par des gestes obstinés.
À la fin, tout repose sur un simple geste : l'emmener avec lui. C'est là que l'histoire trouve son centre. Non pas dans l'ange, ni dans le rêve, ni dans la prophétie. Mais dans cet homme qui, sans faire de bruit, choisit de ne pas fuir. Et ainsi, sans le savoir, il ouvre un nouvel espace dans le monde.
21 décembre 2025
Antonio Spadaro s.j. - Italie)
Notes :
https://www.religiondigital.org/spadaro/nino-introducido-historia-hombre-acepta_132_1437224.html
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