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Chercher d’autres voies après le Sommet de l’OTAN

Sylvie Kempgens
Publié dans Bulletin PAVÉS n°84 (9/2025)

Le samedi 21 juin, juste avant que l'OTAN se réunisse à La Haye en mettant Trump à l'honneur d'une façon servile, le mouvement pacifiste néerlandais avait organisé un contre-sommet dans cette même ville, qui aime se présenter comme la ville de la paix et de la justice. C'était une très chaude journée, elle a rassemblé plusieurs centaines de personnes, dont beaucoup de jeunes, et de nombreux intervenants de plusieurs pays, dont la Belgique.

Un message vidéo de Jeremy Corbyn ouvrait l'événement, soulignant qu'en 2024 (avant donc l'exigence de Trump d'augmenter encore fortement les budgets), plus de 2000 milliards de dollars déjà avaient été dépensés en armement dans le monde !

Soyons clairs, les seuls partis politiques anti-militaristes aujourd'hui sont les partis d'extrême-gauche. Peter Mertens, du PVDA (Belgique), a expliqué que les fameux 5 % sont une décision de l'administration Trump pour permettre aux Américains de se tourner vers la zone indo-pacifique. Une fois que l'Europe aura accepté ce chiffre, l'Australie, les Philippines, la Nouvelle-Zélande ne pourront que suivre. Et bien sûr, le but est que cet argent soit surtout dépensé en achats d'armements américains ! Or les dépenses annuelles de l'OTAN frisent déjà les 1300 milliards de dollars. L'OTAN est clairement une machine de guerre, pas une organisation de défense.

Mais l'OTAN, nous dit Peter Mertens, repose sur des accords politiques et, par le passé, certains de ses membres sont parvenus à refuser par exemple des armes atomiques sur leur sol, ou la participation à la guerre en Irak. Il souligne aussi le déni de démocratie : la décision sera prise sans débat, aux Pays-Bas le gouvernement qui va valider est même démissionnaire ! Et c'est une Belgique au bord de la faillite qui s'engage dans des dépenses qu'elle refuse à la sécurité sociale, à la santé, à l'enseignement, ... S'il y avait referendum, la population refuserait !

Ludo De Brabander, de l'association flamande Vrede, dira de l'OTAN qu'elle ne nous défend pas : elle pousse à la confrontation. Toutes ces armes finiront par servir.

En clôture du panel d'introduction, nous entendons une jeune avocate d'origine indienne, Varsha Gandikota-Nellutla, qui milite à La Haye au nom du Sud global, notamment pour faire respecter les décisions de la Cour internationale de justice. Elle nous tend un miroir qui n'est guère flatteur : le Palais de la Paix à La Haye, où ont lieu certaines audiences de la Cour et qui a été construit au début du XXe siècle, est décoré de vitraux illustrant le triomphe de la civilisation occidentale ; le Sud global fait souvent l'objet de menaces s'il n'accepte pas les décisions et les politiques occidentales (menace par exemple de faire tomber un gouvernement, menaces de sanctions pour les terres reprises jadis aux colons, ...) ; actuellement, la politique internationale est sous-tendue par une forte islamophobie. J'apprends notamment qu'Israël est en train de recruter des travailleurs en Inde pour remplacer la main d’œuvre palestinienne. Mais l'intervenante veut rester positive : les initiatives comme celle de l'Afrique du Sud devant la Cour pénale internationale vont dans le bon sens.

Le programme de la journée prévoit ensuite une douzaine d'ateliers. Pour commencer, je vous donnerai des échos de l'atelier qui a choisi comme titre : La guerre aux migrants. Le premier intervenant mène un travail de plaidoyer au sein d'une association contre le commerce des armes : il explique la militarisation croissante des frontières de l'Union européenne, l'utilisation des technologies de l'information pour lutter contre l'immigration (surveillance aux frontières, digitalisation des visas, ...), la politique d'externalisation vers des pays-tiers qui empêche de demander l'asile et représente en fait une nouvelle forme de colonialisme, tout cela soutenu par des discours sécuritaires qui présentent l'immigration comme une menace, et par un puissant lobbying de l'industrie de l'armement auprès des institutions européennes. Un autre atelier abordera ce point plus longuement.

Une intervenante, qui travaille au Transnational Institute à Amsterdam, plaide pour l'abolition pure et simple de l'agence européenne Frontex car la violence et les violations des droits humains sont inhérentes à son fonctionnement. Malheureusement, on n'en prend pas le chemin : Frontex compte bien disposer en 2027 de 10 000 gardes et de 2500 membres du personnel administratif, son budget explose, il semble qu'elle soit désormais présente sur les routes migratoires, en Afrique par exemple, pour de « l'analyse des risques » et déjà des contrôles. Il faut savoir que les interventions de Frontex provoquent des morts par noyade (push-back en Grèce), participent à des déportations vers la Libye, nient tout simplement l'accès au droit d'asile. Ajoutons que l'OTAN accorde son soutien à Frontex en Mer Égée par exemple, et qu'il est fréquent d'assister à un 'jeu' hypocrite entre Frontex et les États-membres, qui se rendent mutuellement responsables de la situation.

Une jeune militante vient ensuite raconter son expérience à Ceuta où l'association MiGreat s'efforce d'être présente. A Ceuta, la frontière entre le Maroc et l'Espagne, c'est une zone militarisée, de 5 mètres de grillages et de barbelés, où l'on pratique aussi des push-back lorsque par miracle un candidat réfugié parvient à approcher du bureau où déposer sa demande d'asile. Les migrants doivent survivre dans les bois aux alentours, et finissent par tenter un passage désespéré par la mer, ce qui cause de nombreuses noyades. Elle explique aussi des actions collectives que son association organise pour empêcher les déportations de réfugiés, souvent sous sédatifs (par exemple que les passagers se lèvent de leur siège dans l'avion).

Enfin, un jeune homme d'origine soudanaise, aujourd'hui naturalisé néerlandais, témoigne des pratiques en cours à la frontière entre la Lituanie et la Biélorussie, où il s'était rendu pour accueillir sa sœur : même après avoir parcouru 20 km en territoire lituanien, on risque encore d'être raccompagné en Biélorussie ; une personne qui avait appelé une ambulance pour aider un migrant malade a été traînée en justice pour complicité de trafic d'êtres humains ; et lui aussi a été traité comme un criminel et condamné à une peine de prison parce qu'il avait embarqué sa sœur dans sa voiture.

Indignation. Accablement. Envie furieuse de me lever et de clamer : « Pas en mon nom ! »

Le deuxième atelier auquel j'assiste s'intéresse à la militarisation de l'Union européenne (UE). J'entends que, face aux pertes d'emplois dans l'industrie automobile, les syndicats italiens se laissent séduire par les programmes de fabrication d'armes, qu'aux Pays-Bas l'armée fait de la propagande jusque dans les écoles primaires (des enseignants sont présents, qui s'activent à préparent de l'argumentation pour s'y opposer). Laëtitia Sédou, du Réseau européen contre le commerce des armes, retrace l'évolution qu'elle a observée au cours des vingt dernières années : au départ, les questions d'armement étaient gérées au sein de la politique industrielle de l'UE, mais un lobby puissant, la recherche par la Commission de toujours plus de productivité, une tendance coloniale à vouloir conserver à la fois l'accès aux matières premières cruciales et du pouvoir sur le reste du monde, ont conduit surtout depuis 2017 à prévoir un budget communautaire, de la recherche, du développement puis de la production d'armes, l'encouragement à acheter ensemble, la possibilité de financer la production avec les budgets régionaux. Et depuis mars 2025 et le lâchage américain, de la même façon que le Green Deal était détricoté à grande vitesse, on assiste à une facilitation croissante de la production et du transport d'armes, beaucoup moins de suivi pour savoir où elles seront utilisées, et même l'instauration d'un nouveau narratif (si c'est pour s'armer, tout est autorisé !).

L'intervenant suivante, qui milite pour un autre commerce, ajoute que l'industrie de l'armement avait déjà pesé sur le Green Deal, en ce qui concerne les matériaux, et pour une priorité d'accès en cas de crise. Un jeune politicien prédit que la militarisation va elle-même provoquer des crises. Et malheureusement, quand la crise est là, il n'y a plus d'espace pour débattre.

Par quel diabolique tour de passe-passe ce qui était organisé il y a quelques années pour la transition écologique se retrouve-t-il aujourd'hui à servir la militarisation, qui ne peut que conduire à davantage de désastres écologiques ?!

Le dernier atelier que j'ai choisi porte justement sur la lutte climatique, car évidemment l'industrie de l'armement pollue, et pas qu'au niveau de la production : l'extraction des matières premières pollue aussi et suscite en outre des conflits. La justice climatique est encore moins possible en temps de guerre, et ne parlons pas de génocide ... J'apprends que l'OTAN s'inquiète quand même des risques climatiques, mais c'est surtout parce que ... la chaleur et les inondations constituent des menaces pour le matériel militaire,

qu'un manque d'eau également peut affecter le fonctionnement d'une base militaire (privilégiera-t-on les besoins de la base ou de la population ?!) et qu'une tempête violente ferait courir des risques à la flotte ! En outre, sans pétrole, le matériel militaire ne fonctionne pas. Il est à redouter enfin que l'OTAN ne se présente comme rempart aux migrations climatiques. Comble du cynisme : il semble qu'il existe des subsidiations pour de l'armement « vert » et pour la politique « durable » des fournisseurs de l'OTAN !!

Deux conceptions de la sécurité s'affrontent ici. Pour les militants écologistes, la sécheresse et la chaleur sont la menace, et un réchauffement de la planète de 4 degrés annonce une crise existentielle : on n'a plus le temps de se faire la guerre, il y a plus urgent et plus important ! Il faut s'y mettre tous, ensemble, pour avancer sur les questions climatiques.

Intéressant de voir qu'Extinction Rebellion a élargi son action à un niveau plus global (ainsi Greta Thunberg a-t-elle tenté d'acheminer de l'aide humanitaire vers Gaza). Alors à la question de comment agir, je note au vol les pistes suivantes : moins consommer (et non remplacer le gaz russe par du gaz américain !), tenter d'être présents dans les médias, interpeller les élus locaux ou nationaux, s'engager en politique pour porter les messages climatiques et pacifistes (désolant qu'on entende si peu les Verts actuellement), travailler ensemble pacifistes et écologistes, imaginer un cadre d'action commune, mener des actions visibles par exemple en protestant contre telle grosse compagnie de containers qui accepte de transporter des armes, ou dans les lieux connus de transit d'armement, ou encore en se fédérant, pacifistes et riverains préoccupés par la pollution et le bruit, pour protester contre un terrain militaire.

Comme disait un des intervenants : « Militariser pour assurer la paix, c'est comme prétendre réaliser la transition écologique en mangeant de la viande ! »

La journée s'est achevée avec un dernier panel sur les alternatives possibles à l'OTAN. Un pacifiste a invité à repenser la sécurité. Vers une sécurité inclusive : puis-je concevoir que l'autre se sente menacé par moi ? Je ne pourrai me sentir en sécurité que si les autres se sentent en sécurité. En cours de journée, un pacifiste allemand avait d'ailleurs rappelé la politique commune de sécurité promue par Willy Brandt : se soucier autant de la sécurité des autres que de la sienne. Un processus par étape est en réflexion au sein de groupes pacifistes allemands, néerlandais, suisses, autrichiens, africains, qui investirait dans les outils internationaux : droits humains, commerce équitable, politique climatique mondiale, service civil international. Autre intervenant : un jeune militant révolutionnaire qui, lui, n'aperçoit pas de solution au niveau du droit international. Ce qu'il faut, dit-il, c'est abattre le capitalisme, s'opposer aux élites, supprimer l'OTAN et remplacer par des milices populaires l'armée noyautée par l'extrême-droite (erreur de casting ?!?).

Un chercheur antimilitariste explique combien les logiques qu'applique l'OTAN sont datées : on n'en est plus à la Guerre Froide. D'ailleurs, on s'est rendu compte dans les années '80 que l'Occident avait surestimé les capacités militaires du Pacte de Varsovie et ses plans contre l'OTAN. Et il en va probablement de même aujourd'hui. Le pacifiste allemand avait aussi souligné que le pire obstacle à la paix, c'est l'image de l'ennemi qui démonise par exemple la Russie (alors qu'elle s'était tenue aux accords pris).

La journée se termine avec une membre de la communauté quaker, qui témoigne d'expériences d'assemblées silencieuses et d'ateliers de communication non-violente menés pour dissiper les préjugés entre Palestiniens et Israéliens. On ne désespère pas !


Sylvie Kempgens (Communautés de Base)


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