Palestine. Cimetière de droit international, de Bichara Khader
Jean-Marie Culot
Publié dans Bulletin PAVÉS n°86 (3/2026)
En publiant cet essai deux ans après les massacres commencés le 7 octobre 2023 et quasi jamais cessés depuis, le Belgo-Palestinien Bichara Khader[1], historien, professeur émérite de sciences politiques à l’UCLouvain, tente de manière concise d’identifier les racines fondamentales de la tragédie, depuis la naissance du projet sioniste en 1897, puis la Nakba, cette expulsion des deux-tiers de la population palestinienne en 1947 déjà. De démystifier l’idée qu’Israël est exceptionnel, différent. De mettre en lumière la responsabilité de la communauté internationale, des États-Unis sans doute, mais aussi de l’Europe, terre de l’Holocauste, aujourd’hui bien indulgente.
Les 80 premières pages reviennent sur la genèse du projet sioniste et le rôle de l’Union européenne, « position hésitante, incohérente et inconsistante ». Les 80 suivantes abordent les causes de l’agression du 7 octobre 2023 et ses multiples ‘après’.
Une langue claire, précise.
Si l’ouvrage, dense et rapide, nous aide à fixer les repères dans un passé complexe, sa conclusion est d’un intérêt particulier – c’est à elle que nous nous arrêterons – ouvrant l’horizon : « Ne laissons pas les morts prendre en otage le futur » (pp. 185-196). D’un intérêt particulier parce qu’elle propose une sortie de l’impasse – qui oserait y croire ?
Par un appel à un travail de mémoire, propose l’auteur. De mémoire ! Vraiment ? Pas seulement un travail d’histoire, ardemment souhaité d’ailleurs. Mais oui, de mémoire, c’est-à-dire de réappropriation personnelle du passé, ce qui est vrai pour chacun mais aussi pour toute société.
Cependant, au vu des malheurs incommensurables du peuple palestinien aujourd’hui, n’est-il pas léger de présenter un ‘travail de mémoire’ comme démarche majeure ? Peut-être, mais par parenthèse, vérifions-le dans notre expérience de croyants. Dans ce peuple de croyants, chez qui la réappropriation du passé, d’un passé de référence, y est plus processus de mémoire que chantier d’Histoire. Rares sommes-nous à nous être imposé la discipline de l’exégèse et de l’histoire comme accès à notre passé de référence ; et une telle démarche ne s’imposait guère, semble-t-il, lors de nos origines. Il importait de recevoir, respectueusement sans doute mais sans examen fastidieux, ce que quelques fervents de la fin du premier siècle nous ont transmis : des compilations, des réinterprétations de cahiers recopiés au mieux et remaniés selon les vœux de communautés particulières. Plus que d’histoire authentifiée, notre croyance s’est nourrie de mémoire. De ‘tradition’, selon la formule. Plus tard, catholiques et protestants vont absurdement s’entretuer dans toute l’Europe parce que leurs mémoires de la Cène et des paroles de Jésus à Pierre n’étaient pas concordantes.
Ne découvre-t-on pas aujourd’hui, à peine étonnés, des amis croyants témoigner de ‘mémoires’ différentes de la Résurrection et de l’Ascension, l’histoire n’y pouvant être invitée qu’accessoirement.
La mémoire, donc, axe des personnalités, tout autant des sociétés. Et retrouvons notre Palestine, l’expansion continue d’Israël et l’incapacité des Palestiniens à l’endiguer. Comment peut-on s’extraire de cette impasse où, chaque jour, les Palestiniens ont moins de terre et les Israéliens moins de paix ? Par un travail sur la mémoire, nous assure notre auteur historien.
En effet, « nous sommes face à deux peuples qui ont un passé qui ne passe pas : un passé toujours présent.
Parce que les identités palestinienne et juive constituent une accumulation d’expériences qui plongent leurs racines au fond de l’Histoire, et des traumatismes anciens et plus récents, de blessures toujours béantes, on se trouve face à deux communautés enfermées sur leur propre malheur. Le témoignage mémoriel – la Shoah pour les Israéliens, la Nakba pour les Palestiniens – est si fort que les deux communautés semblent vissées à leur passé au point d’hypothéquer leur avenir. » (p. 187).
Et l’auteur d’en appeler à un travail historique contrôlé, à une nouvelle génération d’historiens qui ne chercheraient plus à justifier le présent par un passé remanié, ni à poursuivre la construction d’une hypertrophie de la mémoire juive, d’une histoire hyper commémorative, militante, en parallèle à une minimisation de la mémoire et de la souffrance palestinienne, et notamment de la Nakba de 1947. Comme si la mémoire de la Shoah avait eu besoin de se construire contre la mémoire palestinienne, en la gommant.
« Le fait que les négociations portent sur les effets de la guerre de 1967 (occupation et colonisation) permet aux Israéliens de faire avaliser par les Palestiniens une décision de partage inique en 1947, la dilatation illégale du territoire d’Israël de 1948 à 1967, et de faire croire que le passé est ‘révolu’, et donc, ne doit pas ‘polluer’ la négociation. C’est le refus des Israéliens de reconnaître leur responsabilité dans les dépossessions des Palestiniens (entre 1922-1948) et leur expulsion de leur terre en 1947-1949, qui fait capoter toutes les négociations. » (p. 191). La mémoire contre l’histoire.
Oui, deux peuples ‘à la mémoire longue’ : construction de l’esprit particulière qu’aujourd’hui, bruxellois ou wallons francophones du XXIe s., nous ne connaissons pas, en tout cas pas au point de régenter nos décisions, ni de souhaiter réécrire notre passé ; et qui ne nous aide pas à en mesurer le poids déterminant chez nos contemporains palestiniens et israéliens. Oui, une difficulté sans doute de notre part à mesurer ce que peut être le poids de la mémoire longue, et plus encore celui d’une mémoire douloureuse.
Le risque est palpable, entre mer et Jourdain, d’une « réécriture du passé qui déforme ou occulte les apports du savoir historique contrôlé. Le rôle des historiens est justement le repérage de ces impostures ». D’éviter que l’histoire ne soit qu’un habillage de la mémoire.
Et d’en appeler à l’expérience magistrale de réconciliation en Afrique du Sud : il est vain de chercher à clôturer le passé avant de l’avoir ouvert à tous, insistait Mgr Tutu : « Il est dans l’intérêt du futur de venir à bout, comme il faut, du passé. » Les négociations sont polluées si Israël considère que le passé est « révolu », et esquive ainsi sa responsabilité dans la dépossession des Palestiniens et leur expulsion de leur terre.
Le travail de mémoire, indispensable, ne signifie pas la négation du passé, mais sa reconnaissance éclairée, une entreprise d’histoire et, dès lors, son possible dépassement.
Que cet historien louvaniste, fervent défenseur de la Palestine, soit remercié pour son inventaire rigoureux du passé – que vous pourrez découvrir dans son livre – et pour cette ouverture de perspectives proposée dans sa conclusion.
Jean-Marie Culot (Hors-les-murs)
Notes :
[1] Bichara Khader, Palestine. Cimetière de droit international, Éd. Samsa, 2026, 202 pages. L’auteur est le frère cadet de Naïm Khader, représentant palestinien assassiné le 1er juin 1981 à Bruxelles.
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