Amin Maalouf, un humaniste lucide et inquiet
Marcel Clotuche
Publié dans Bulletin PAVÉS n°86 (3/2026)
Il y a quelques mois, les Éditions Bouquins ont eu la bonne idée de rééditer, sous un titre unique Un monde sans boussole, quatre essais majeurs de l’écrivain franco-libanais, Amin Maalouf, centrés sur les grands enjeux géopolitiques de notre temps : Les Identités meurtrières (1998), Le Dérèglement du monde (2009), Le Naufrage des civilisations (2019) et Le Labyrinthe des égarés (2023). Une réflexion qui couvre donc un quart de siècle, et chaque fois en prise directe avec les secousses et les tensions planétaires, des attentats du 11 septembre 2001 à la guerre en Ukraine, en passant par le conflit israélo-palestinien. Une même ligne de pensée traverse ces quatre essais, liée intimement au parcours personnel d’Amin Maalouf. Il n’est donc pas inutile de retracer ce parcours et de connaître le contexte dans lequel il s’est construit. Chez lui, vie et œuvre forment un tout.
Des appartenances multiplesAmin Maalouf est né à Beyrouth le 25 février 1949, dans une famille d’intellectuels libanais, de confession grecque-catholique (appelée aussi melkite). Très tôt, le petit Amin a vécu une expérience de minoritaire, les melkites étant beaucoup moins nombreux que les maronites ou les musulmans. Mais il est baptisé dans l’église protestante (presbytérienne) : dans la famille paternelle, prévalait l’influence anglophone et protestante. Amin est donc inscrit dans les registres protestants. Son père renoncera au protestantisme pour rejoindre l’église maronite, celle de son épouse. Celle-ci fera tout pour contrer cette influence anglophone et protestante : elle inscrira le petit Amin dans une école francophone tenue par les Jésuites. Sa langue maternelle est l’arabe mais il baignera, dès lors, dans un milieu francophone. Dans sa famille, il compte un grand-père anticlérical, une grand-mère paternelle protestante, un grand-oncle curé, un autre franc-maçon...
Cette multiplicité l’amènera à réfléchir sur la notion d’identité et sur la place de la religion. « Quand on a vécu au Liban, la première religion que l’on a, c’est la religion de la coexistence. »
Métier : journalisteAprès des études de sociologie et de sciences économiques à l’Université francophone Saint-Joseph de Beyrouth, il devient rédacteur au principal quotidien libanais An-Nahar, où il publie des articles de politique internationale. En juin 1976, il quitte le Liban, déchiré depuis 1975 par la guerre civile. Il se réfugie en France. Son épouse et ses trois enfants l’y rejoignent quelques mois plus tard. Son œuvre romanesque sera marquée par sa propre expérience de l’exil et par son attachement à ses racines libanaises. Il retrouve rapidement un emploi de journaliste et devient rédacteur en chef de Jeune Afrique. Comme journaliste et grand reporter, il sera un témoin privilégié et un spectateur engagé devant les secousses de l’époque, entre autres : la chute de la monarchie éthiopienne en septembre 1974, la bataille de Saïgon qui marque la fin de la guerre du Vietnam en avril 1975, l’avènement de la république islamique iranienne en avril 1979. Là aussi, son expérience de journaliste nourrira sa pensée politique. Il met un terme à sa carrière de journaliste en 1985 pour se consacrer totalement à la littérature.
Historien et romancierSa première œuvre littéraire sera un livre d’histoire : Les Croisades vues par les Arabes, en 1983. À partir d’histoires et de chroniques arabes de l’époque (11e-13e siècles), sources souvent ignorées et inexploitées, il propose une contre-histoire. Il nous fait voir les croisades du point de vue de l’autre camp, celui des populations arabes conquises, pillées et massacrées. Ce livre en choquera plus d’un. Amin Maalouf, arabe lui-même, ne recherche aucune polémique, mais il convoque le passé pour éclairer les fractures actuelles et favoriser la compréhension mutuelle.
Le récit historique a ses contraintes. Le roman autorise plus de liberté et permettra à Amin Maalouf de brasser tous les thèmes qui lui sont chers : l’identité, l’exil et la migration, la violence, la quête initiatique, le nomadisme, la coexistence des cultures, les aventures géographiques et spirituelles, l’amour de l’écrit. Léon l’Africain (1986), son premier succès de librairie, Samarcande (1988), Les Jardins de lumière (1991), Le Premier siècle après Béatrice (1992), Le Rocher de Tanios (Goncourt 1993), Les Échelles du Levant (1996), Le Périple de Baldassare (2000), Les Désorientés (2012) et Nos Frères inattendus (2020), tous ces romans, rédigés dans un français fluide, se présentent comme des paraboles ou des contes philosophiques.
Archiviste des siensJe voudrais mettre en exergue son livre le plus personnel, Origines, paru en 2004. Dans ce récit autobiographique, Amin Maalouf mène une véritable enquête sur l’histoire de sa « tribu », entre Liban, Égypte, USA et Cuba. Grâce à des archives, photos ou lettres, (qu’il a retrouvées lui-même, notamment aux USA et à Cuba), il reconstitue le parcours de ses aïeux, entremêlant histoire personnelle et grande Histoire... Il explore la complexité de son héritage, met en contraste ceux qui sont restés au Liban (comme Botros) et ceux qui sont partis (comme Gebrayel, exilé à Cuba). Cette enquête généalogique, où il a mis beaucoup de lui-même, devient une réflexion sur l’identité multiple, le nomadisme, la quête des racines, l’exil et la diaspora. « Je suis le fils de chacun de mes ancêtres et mon destin est d’être en retour leur géniteur tardif. »
L’analyste politiqueComme journaliste et grand reporter, Amin Maalouf a observé la marche du monde et tenté de la comprendre et de l’interpréter. Et les quatre essais réédités par les Éditions Bouquins témoignent de cette attitude. Ils adoptent chaque fois la même méthode : une analyse sereine et lucide des fractures et des dérèglements économiques, géopolitiques, climatiques, éthiques. « En toutes circonstances, gardons les yeux ouverts ».
Le premier essai, Les Identités meurtrières, le plus connu, sert à la fois d’introduction et de cadre aux suivants. Il analyse les nombreuses fractures identitaires (race, langue, genre, territoire, religion, culture...) qui minent une humanité dite « mondialisée ». Le livre critique le communautarisme et les identités exclusives, qui enferment un individu ou un groupe humain dans une seule appartenance, le désignant comme un ennemi à éliminer. Toute identité est multiple et changeante
Dans Le Dérèglement du monde, Amin Maalouf a des mots très durs pour ses deux univers culturels : au monde arabe, il reproche son indigence morale et à l’Occident, sa propension à dominer, parfois au nom des droits de l’homme. Il ne supporte pas plus le sort réservé en Orient aux minorités que le sort réservé aux immigrés en Occident. Le dérèglement du monde est autant intellectuel que financier, autant géopolitique qu’éthique.
Le Naufrage des civilisations pose une question cruciale : pourquoi les peuples ne peuvent-ils plus vivre ensemble ? À partir de son « Levant » natal, multiculturel, multiconfessionnel et tolérant, il recense toutes les dérives identitaires du monde actuel : la république islamique en Iran, le conflit israélo-palestinien, l’autoritarisme de V. Poutine, le néolibéralisme de M. Thatcher et de R. Reagan. Les civilisations sont devenues des empires, les sociétés sont devenues des puissances. Le naufrage des civilisations est celui des valeurs : la démocratie, la solidarité, l’universalisme, le droit, le respect des différences.
Le dernier essai, Le Labyrinthe des égarés, retrace l’itinéraire de quatre grandes nations au cœur des luttes pour le pouvoir : le Japon, la Russie, la Chine et les États-Unis. Il décrit le déclin de l’hégémonie occidentale, prévoit un affrontement Chine-USA et présente la Russie comme un adversaire idéologique. L’absence d’ordre mondial conduit à la « loi de la jungle ». Il consacre aussi une grande place à l’émergence de l’intelligence artificielle, progrès technologique désormais hors de tout contrôle démocratique. Pour l’auteur, elle crée un basculement civilisationnel et, faute de maîtrise, peut conduire à une « dérive suicidaire » de l’humanité. Amin Maalouf paraît de plus en plus pessimiste face au dérèglement mondial. Malgré ce pessimisme de l’observation, il garde malgré tout des raisons d'espérer : le progrès scientifique, maîtrisé et encadré, reste un moteur d'amélioration pour l’humanité, la lecture permet aux citoyens de saisir la complexité du monde, la solidarité entre les peuples est possible, à l’image de l’Union Européenne, pourtant fissurée.
Critiques adressées à A. MaaloufSi ses romans sont très appréciés pour leur qualité narrative et leur style agréable, ses analyses géopolitiques font régulièrement l’objet de critiques plus vives. Jugées répétitives, trop peu concrètes et idéalistes, elles ne présenteraient pas de solutions réalistes. L’accusation de tiédeur lui est souvent adressée, certains affirmant même que son élection comme secrétaire perpétuel de l’Académie Française bride sa liberté et l’amène à être trop consensuel. D’origine libanaise, mais vivant depuis des décennies en Occident, il se serait « occidentalisé », ce qui empêcherait des critiques plus radicales. Sur les plateaux de télévision, défilent tous les jours des géopoliticiens « profes-sionnels », accompagnés de généraux émérites, très diserts sur l’Ukraine, l’Iran, la Chine, les USA, la question palestinienne, etc... Personnellement, je n’y ai jamais vu Amin Maalouf, mais nous pouvons le lire...
P.S. Rien ne remplace, évidemment, la lecture des ouvrages eux-mêmes. Mais lors de la séance 'doctorat honoris causa', à l’UCL (le 2 mai 2001), Amin Maalouf a prononcé un discours inspirant, intitulé Éloge du doute. La réponse de Gabriel Ringlet est également intéressante. Les deux discours sont facilement accessibles sur la toile.
Marcel Clotuche

