Dieu, une construction de l’esprit ? de P.-M. de Valmoras
Pierre Collet
Publié dans Bulletin PAVÉS n°86 (3/2026)
Voici un petit livre[1] bien à sa place dans la collection Sens et Conscience des éditions Karthala qui a pris en charge ces dernières années les publications de John Shelby Spong, José Arregi, Bruno Mori ou Jacques Musset, pour ne citer que les plus connus. Ils appartiennent tous à un courant de pensée qu’on appelle souvent le "post-théisme", lié de près au courant "post-religieux". Nous en avons rendu compte à plusieurs reprises dans notre revue car plusieurs d’entre nous se sentaient assez proches de cette critique, dans la foulée du "christianisme post-religieux" que nous proposait déjà Bonhoeffer et de ce qu’on appelait à l’époque "la mort de Dieu".
Pour interpellante qu’elle soit, cette nouvelle théologie ne convainc pas tout le monde et continue de susciter le débat entre nous[2] mais également à l’intérieur de chacun d’entre nous. José Arregi lui-même ne cesse d’ailleurs de plaider pour qu’on remplace le préfixe "post" ou "après" par "au-delà", comme dans son livre Dieu au-delà du théisme, et déjà à propos du livre-manifeste qu’il avait publié avec des amis en 2021[3]. On souscrit sans trop hésiter : Dieu ne peut bien sûr qu’être "au-delà" de nos pensées et de nos discours, quels qu’ils soient. Plus récemment, Arregi a souscrit à l’expression d’une christologie "trans-théiste"[4] qui nous inviterait à lire la vie et le message de Jésus, non pas comme une "révélation" d’un Dieu tout-puissant, extérieur et totalement séparé du monde, mais comme un "chemin à suivre" avec « ses béatitudes subversives, son empathie inconditionnelle avec les plus petits, sa proximité guérisseuse… […] Jésus était théiste, sans aucun doute, mais son souffle profond le poussait et nous pousse au-delà de son image de Dieu, de ses croyances, du temple et de toute institution. […] Car la vie est mouvement incessant et dynamisme transformateur. »
Le titre du livre qu’on vous recommande aujourd’hui peut sembler d’autant plus provocateur qu’il se prive sans complexe d’un éventuel point d’interrogation : et ce serait le cas si l’auteur ne précisait d’emblée dans le sous-titre qu’il ne s’agit pas d’une alternative ("la foi du charbonnier" ou "la négation pure et simple de Dieu") mais d’un chemin à découvrir entre ces deux attitudes extrêmes, et même peut-être d’un chemin à "inventer"…
À la lecture, c’est effectivement ce sentiment positif qui s’impose ainsi que l’envie de mieux comprendre quelles raisons incitent à critiquer l’expression habituelle et "théiste" du christianisme. Mais l’auteur n’est pas théologien, c’est un professeur suisse, maître de méthodologie pour l’enseignement des sciences humaines : à ce titre, c’est plutôt à des raisonnements philosophiques qu’il fait appel et même plus particulièrement à l’épistémologie. Sous le titre Connaissance et Objectivité, son deuxième chapitre tente de nous convaincre du lien indissociable entre l’objet et le sujet dans l’acte de connaissance, au point que la réalité n’est jamais univoque, n’est jamais que perçue par quelqu’un. Avec une belle citation du Talmud : « Tu ne vois pas le monde tel qu’il est mais tel que tu es. » (p. 29). « Dit autrement, il n’y a pas d’objet sans sujet ni de sujet sans objet. » (p. 37). Mais qu’en déduire quand l’homme envisage de parler de Dieu… ?
C’est la question qu’aborde le chapitre suivant : Penser Dieu autrement. Avec un regard d’homme, forcément, mais en gardant cette méthodologie respectueuse des contraintes épistémologiques : notre discours n’est pas une simple "projection" de nos désirs ni une manière illusoire de combler nos manques, comme l’affirment souvent les athées à partir de la critique de Feuerbach ou certains courants psys, il doit se fonder sur des arguments rationnels liés à notre expérience.
Les travaux auxquels notre auteur puise son argumentation sont d’abord ceux de Rudolf Bultmann, le père de la "démythologisation" : l’exégèse a fait tellement de progrès depuis un bon siècle qu’il n’est plus besoin de prouver que « les textes bibliques seraient à recevoir comme paroles d’évangile… ». Ne serait-il pas temps d’abandonner l’expression liturgique "Parole du Seigneur" ?
Grâce à la relecture qu’en fait Maurice Zundel dans une perspective croyante et théologique, on découvre que « tout ce qu’on peut savoir de Dieu, on le sait par l’homme ». Mais c’est une affirmation qui ne concerne pas seulement notre conception de Dieu, elle jette une nouvelle lumière sur « la compréhension de soi-même et de toute relation avec les autres, les êtres, les choses, avec le monde. » (p. 56) : le christianisme est "la" religion de la relation et du lien indéfectible entre l’humain et le divin.
Une autre source d’inspiration pour notre auteur est surtout Paul Tillich : bien loin d’une soumission à un Dieu dont la puissance s’imposerait à la subjectivité humaine, l’insistance du théologien du Process sur "le courage d’être" met en évidence la priorité de l’affirmation de soi, une force et une exigence éthique face aux défis de la vie. Sans manquer cependant d’évoquer un "Dieu au-dessus de Dieu".[5]
Parmi beaucoup d’autres références, retenons encore Karl Jaspers,
Nicolas Berdiaeff et Sören Kierkegaard. C’est apparemment chez ces deux
derniers que l’auteur découvre la conviction qui lui permettrait de conjuguer
l’extériorité et l’intériorité, la transcendance et l’immanence. Dans la même
ligne que ce qu’on a déjà dit du lien entre l’objet et le sujet. « Les rapports de l’homme avec Dieu
sont paradoxaux. […] Dieu naît dans l’homme, et par là l’homme s’élève et
s’enrichit. C’est là un des aspects de la vérité divino-humaine, qui se révèle
dans l’expérience de l’homme. Mais il y a un autre aspect moins manifeste et
moins clair. L’homme naît en Dieu, et par là s’enrichit la vie divine. Il y a
un besoin de Dieu en l’homme et un besoin de l’homme en Dieu. »
(Berdiaeff, p. 66).
Cette conception conduit l’auteur à poser la question de l’interprétation des textes que les Églises chrétiennes jugent sacrés, impliquant par là une relecture fondamentale des dogmes. Un petit chapitre s’intéresse dès lors à des applications plus précises à propos de l’affirmation de la divinité de Jésus, de la question de la rédemption et d’autres points du Credo, mais aussi de la prière et même de la liturgie. Sans parler du présupposé à la base de l’ensemble et qu’on appelle la "révélation". À propos du dogme christologique déjà évoqué plus haut par Arregi, on appréciera par exemple le renvoi aux réflexions de Frédéric Lenoir : « Jésus "dit" Dieu autant qu’un être humain puisse le dire. Il est à la fois humain et divin, puisqu’il réalise pleinement le divin dans l’humain. Mais Jésus n’est pas l’incarnation de Dieu dans son essence, laquelle reste par ailleurs totalement inaccessible à la raison humaine. » (p. 81).
Dans cette perspective, la réflexion menée ici par P.-M. de Valmoras vise à « défendre l’idée que c’est à l’homme de révéler, en lien avec les autres, la part de divin, d’infini, de plus Humain, qui est en lui, rejoignant finalement le message d’amour fondamental de Jésus sans passer nécessairement par une institution. Même si, il est vrai, cette révélation, qui implique l’homme de manière très exigeante, peut être parfois lourde à porter ! » (p. 106).
Profitant de la sortie de ce livre et de sa présentation, et du leitmotiv de "conciliation" entre l’humain et le divin qui le traverse, j’ajouterais modestement un commentaire plus personnel. Je suis convaincu depuis bien longtemps de la partialité de nos représentations, et en particulier à propos de Dieu : après l’avoir appelé l’Intention, notre maître et ami Max Delespesse avait finalement choisi de le nommer le Souffle[6], comme le fera Arregi bien plus tard. Mais la vérité sur tout cela ne peut être que de l’ordre du chemin à inventer, propre à chacun et chacune, et je pense – "je crois" ? – qu’elle doit pouvoir combiner les deux mouvements, celui du haut vers le bas (Dieu premier et à l’initiative qui est venu habiter notre humanité) et celui du bas vers le haut (le désir, la recherche et l’action des hommes, libres autant qu’ils s’en donnent le pouvoir). Tout en m’excusant de ne pas trouver mieux que ces catégories spatiales qui risquent d’occulter que je me ressens l’habitant d’un seul univers… Et en insistant sur le désir, comme nous l’a appris Adolphe Gesché.[7]
Pierre Collet (Hors-les-murs)
[1] Pierre-Marie de Valmoras, Dieu, une construction de l’esprit. Entre orthodoxie religieuse et athéisme, Éd. Karthala 2025, 112 pages.
[2] Voir par exemple les avis de nos amis Étienne Mayence en décembre 2023 ou Vittorio Bellavite en 2021 déjà quant à une perception non personnelle de Dieu.
[3] Vigil J.M. et alii, Après Dieu. Un autre modèle est possible, PDF téléchargeable sur https://days.en-re.eu/images/pdf/APRES_DIEU_Un_autre_modele_est_possible.pdf
Voir José Arregi, Dieu au-delà du théisme. Esquisses pour une transition théologique, Éd. Karthala 2023, et la présentation qu’en a faite Jacques Monnaie dans notre bulletin de mars 2024 : https://paves-reseau.be/revue.php?id=2160
[4] José Arregi, préface à Annamaria Corallo, L’uomo che narró Dio. Gesù di Nazaret in chiave transteista, Gabrielli, 2023. Sur son blog : https://josearregi.com/fr/cles-dune-christologie-transtheiste/
[5] La présentation de ces "ressources" n’est pas du tout systématique et on pourra regretter l’éparpillement des informations. Un des auteurs qui a le mieux transmis les idées de Tillich est certainement André Gounelle qui vient de nous quitter. Voir sur Protestants dans la Ville la belle présentation que lui consacre Michel Leconte.
[6] Max Delespesse, Paroles déconcertantes, Éd. Luc Pire 2002. Voir ma présentation dans HLM n° 91 et sur le site de PAVÉS : https://paves-reseau.be/revue.php?id=52
[7] Et comme l’a si bien vu son commentateur canadien : Jean-François Gosselin, Sur la voie du désir… Dieu, Éd. Médiaspaul, 2024.
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