L’Église dans la société d’Europe occidentale au 21e siècle
Joseph Pirson
Publié dans Bulletin PAVÉS n°86 (3/2026)
Dans le prolongement de l’exposé fait le 26 janvier 2026 pour un groupe d’animatrices et d’animateurs de « sens et foi en monde populaire » à l’abbaye de Maredsous[1], j’ai revisité les notes rédigées à cette occasion à fin d’article à publier dans notre revue. Je rappelle que ma spécialité de départ n’est pas la sociologie du fait religieux, mais l’analyse des organisations (ma thèse portait sur les « changements adaptatifs ou innovants dans des organisations culturelles »). Par ailleurs le questionnement sur les relations Église-Société, en tant que philosophe, est toujours présent chez moi, notamment à la lumière du travail entamé durant mes premières études, à l’école de Jean Ladrière et Paul Ricoeur. La sociologie tente de décrypter les faits sociaux par le bais de techniques (entretiens, enquêtes, observation participante…). La philosophie s’efforce de dégager la signification possible de la vie, de l’agir humain sous ses différentes facettes.
Lors de ma leçon publique de thèse en sciences sociales, un membre du public présent m’avait demandé pourquoi je n’avais pas étudié des changements au sein de l’Église catholique. J’avais répondu que dans l’Église, l’organisationnel est surdéterminé par l’institutionnel. En d’autres termes, une étude en profondeur des organisations ecclésiales ne peut faire l’économie de la mise à jour d’un Surmoi qui influence de manière constante les modes d’interaction (la sacralité de l’institution). J’y reviendrai plus loin, je pense qu’il convient tout d’abord de prendre distance par rapport à l’approche des réalités sociales : les attitudes religieuses sont considérées comme modes particuliers d’affirmation en société.
1. « On se lamente sur des impressions ; on travaille sur des précisions »
Par cette phrase mise en exergue, Joseph Laloux, prêtre et sociologue namurois, rappelait avec insistance qu’en notre qualité d’humains, nous énonçons un ensemble de discours sur nos impressions face aux phénomènes de société, à l’actualité ; il est dès lors important d’adopter une mise à distance vis-à-vis de nos inquiétudes, de nos peurs ou notre assentiment vis-à-vis de ce que nous nommons « la réalité ».
L’épisode des crèches de Noël en Belgique et en France, en décembre 2025, est intéressant à ce propos. Il renvoie à la manière dont des traditions jouent un rôle de marqueurs symboliques instrumentalisés. Rappelons que la crèche de la Grand-Place de Bruxelles met en scène des personnages sans visage, réalisés par une artiste locale après accord entre les autorités politiques locales (Philippe Close, bourgmestre socialiste) et religieuses (l’archevêque Luc Terlinden et le doyen Benoît Lobet) : il s’agissait à travers la réalisation de la crèche (destinée à remplacer la précédente en mauvais état de conservation), de montrer le lien entre la Fête de Noël et l’accueil de celles et ceux qui n’ont pas de visage, que l’on rejette (sans abri, réfugiés…). À la tête d’un parti laïque, le MR, Georges-Louis Bouchez, leader politique de la droite francophone, y a vu « la marque d ’une société qui attaque nos valeurs » et a été à l’origine d’une pétition en ligne. Dans le même registre, nous pouvons évoquer en France, le refus des crèches dans les espaces publics, affirmé au nom de la laïcité, et en face la volonté d’une droite extrême de les maintenir dans ces mêmes lieux, au nom des « valeurs de toujours » (Robert Ménard à Béziers, entre autres).
L’instrumentalisation de certaines manifestations religieuses a pu également être observée dans la diffusion de certains messages sur les réseaux, comme en témoigne, parmi d’autres, un texte diffusé en automne 2025, sous un pseudonyme, sur un réseau numérique :
« Il y a près de quarante ans, sur le plateau de Mon Zénith à moi, Pierre Desproges, qui n’étant ni croyant ni pratiquant, avait eu une intuition que beaucoup ont oubliée.
Il expliquait tranquillement, presque avec fatalisme, que si l’Église catholique voulait encore prétendre survivre, il faudrait qu’elle revienne à ce qui faisait sa colonne vertébrale : le rite ancien, la soutane, le latin, le sacré. Il ajoutait que cette Église devenue « moderne », désacralisée, aseptisée, ne pouvait évidemment plus intéresser personne et qu’on finirait, un jour ou l’autre, par célébrer la messe dans le vide.
Quarante ans plus tard, il suffit d’ouvrir les yeux pour mesurer à quel point il avait vu juste.
Le catholicisme français s’effondre. Les chiffres sont catastrophiques : baisse vertigineuse de la pratique, disparition massive des paroisses, effacement des vocations. Sur l’ensemble, le paysage ressemble à une lente décomposition.
Sauf là où l’Église a refusé de se renier. Le courant traditionnel, lui, tient bon et même il progresse.
Les 19 000 pèlerins du Chartres 2025 en témoignent. Lourdes retrouve une dynamique réelle. Les pèlerinages mariaux sont en hausse. Les baptêmes d’adultes dépassent les 7000. Autrement dit : là où le catholicisme ordinaire s’évapore, le catholicisme qui assume son identité non seulement résiste, mais attire. »[2]
Il a été
question ces dernières années d’un prétendu « retour du religieux ». Selon
les travaux du politologue et historien de l’Université de Bordeaux, Yann
Raison du Cleziou, recoupés à différentes sources, la tendance globale est
celle du reflux et d’une progression de celles et ceux qui se déclarent
non-croyants et athées[3].
C’est dans ce contexte global d’une « société de plus en plus séculière et
détachée de la matrice d’un catholicisme majoritaire » que le religieux
apparaît de plus en plus clivant et visible[4].
À ce stade il est important de comprendre de quelle manière nous appréhendons ce que nous nommons « le réel » et construisons nos discours. L’apport du chercheur liégeois Gérard Pirotton se révèle à cet égard particulièrement pertinent et stimulant. Dans sa thèse en sciences sociales, il a analysé l’importance des travaux d’un spécialiste des sciences cognitives, Georges Lakoff, à l’université de Berkeley[5]. Lakoff (1985) recourt à ce que nous traduisons par « cadrage » (« framing ») de manière peu satisfaisante, selon Gérard Pirotton : selon lui, dans son analyse des œuvres de Lakoff, il s’agit « du processus mental par lequel un champ d’expérience est abordé à partir d’un schéma imagé », partagé à l’intérieur d’une culture donnée et qui façonne notre manière de voir le monde, de façon largement non consciente, au nom du « bon sens »[6].
Pour reprendre les termes de Gérard Pirotton, « ce que nous qualifions si facilement de « bon sens » n’est en fait que la manifestation d’inférences automatiques, réalisées à partir de ces cadrages », très largement non conscientes et activées sans effort »
Ces propos analytiques, nous aident à comprendre un peu mieux de quelle manière certains discours de droite et d’extrême-droite sont reçus et acceptés dans un ensemble humain plus vaste. Pensons à la qualification de « vrais citoyens », à « la France qui se lève tôt », à « l’assistanat social » pour qualifier le projet social-démocrate en Belgique, à « l’écologie punitive » pour qualifier les propositions des Verts… Pensons également au « grand remplacement », évoqué par Renaud Camus et Éric Zemmour : même si cette thématique ne semble pas avoir emporté l’adhésion d’une majorité de citoyens, elle n’est pas restée sans effets. Contre ce lavage de cerveaux, Gérard Pirotton, avec d’autres, montre comment ces discours peuvent être combattus avec efficacité en donnant corps à d’autres récits[7].
Qu’en est-il du « vivre ensemble » dans une société contemporaine bousculée où les personnes paraissent renvoyées à leur destin individuel et où les pouvoirs politiques conservateurs attaquent les corps intermédiaires (associations, syndicats…) ?
2. « Pourrons-nous vivre ensemble, égaux et différents ? »
En 1997, la phrase-titre d’un ouvrage du sociologue Alain Touraine faisait référence à la situation actuelle de nos pays industrialisés[8]. L’auteur présentait la situation créée par la mondialisation de l’économie : celle-ci mixe les domaines de l’information et de la consommation ; elle nous amène à la recherche d’une communauté homogène dans laquelle la différence apparaît comme une menace. Le rejet de l’Autre apparaît dès lors « nécessaire pour conserver son identité » : les bouleversements techniques et économiques n’aident pas à comprendre où nous nous situons exactement dans les quasi supermarchés de l’information et de la consommation.
Les personnes cherchent refuge dans ce qu’elles nomment leur identité, elles vont vers un ensemble plus homogène, et en viennent alors à rejeter l’Autre qui apparaît dans sa différence comme une menace. Alors qu’avant, la réponse était de vivre ensemble comme citoyennes et citoyens d’une même ville, d’une même nation, dans le respect de la vie privée, ces frontières paraissent abolies. Les réseaux numériques subvertissent la séparation entre espace public officiel, espace public autonome, vie privée, vie intime.
C’est dans ce contexte que Touraine parlait de la construction du Sujet : « Chacune, chacun d’entre nous, dans toutes les parties du monde, tente de combiner sa participation au monde technique avec l’affirmation de son héritage culturel et de sa personnalité. »
En d’autres termes, cette production de soi ne se réalise pas dans l’isolement ou le retrait, mais dans la reconnaissance, pour l’Autre comme pour soi-même, le droit d’être un Sujet. Dans une perspective démocratique, le droit et l’école sont bien « au service de la liberté créatrice de chaque Sujet personnel » sans se replier sur soi, dans une caste ou, à l’opposé, de se situer en tant que simples rouages d’un vaste tout impersonnel.
Deux ouvrages récents et complémentaires incitent à élucider cette dynamique à l’œuvre dans nos sociétés occidentales. Le dernier ouvrage de François Dubet sur le mépris met notamment en évidence le sentiment d’un grand nombre d’être méprisés par « les élites », ce qui permet aux droites populistes de se développer[9]. Toutefois l’analyse développée est plus complexe : elle met en évidence l’injonction actuelle faite à l’individu d’« être responsable de son destin », sans être victime de discriminations, en raison du genre, de l’origine sociale et géographique (réputation de tel quartier urbain, de tel pays d’origine…). Les individus sont stigmatisés en vertu d’une identité réelle ou supposée[10]. Même si la définition de la communauté n’est jamais simple, elle nécessite aujourd’hui un travail que la gauche doit assumer : non pour revenir à « la nation des racines et des identités héritées », mais dans « la communauté des solidarités et des contributions à la production de ce commun »[11].
En complémentarité du propos sociologique sur l’évolution actuelle, le livre de la philosophe Juliette Speranza se révèle éclairant et stimulant : l’autrice nous invite à considérer les minorités comme des laboratoires sociaux, c’est-à-dire comme des « mouvements régulateurs, producteurs de savoir et de lien social »[12]. Elle rejoint ici les propos de la sociologie de l’action (Touraine, Dubet, Matruccielli) quand elle affirme que « la démocratie est par essence une œuvre inachevée. Elle n’est réelle et digne d’elle-même que dans un ajustement constant au singulier »[13]. À la lecture de l’ouvrage, nous découvrons l’invitation constante à reconnaître comment des parcours de femmes et d’hommes composent une histoire commune et ne peuvent se réduire à l’enfermement dans des minorités sectaires. C’est l’assignation à une catégorie « par essence » qui pousse à chercher refuge dans un groupe particulier alors que chaque être humain aspire à la reconnaissance, dans un mouvement réciproque d’estime, par les autres et des autres.
L’analyse, esquissée ici, de la complexité de l’identification et de l’appartenance à un collectif sociétal, peut trouver des prolongements dans une approche plus spécifique de l’Église catholique, en tant que minorité dans la société occidentale sécularisée, mais porteuse de questions plus vastes.
3. Reconnaître la complexité et les risques d’éclatement dans l’Église
Dans le numéro de notre revue paru en juin 2023, j’avais cité les propos de Louis Dingemans (dominicain et sociologue) en 1980, à Bruxelles, dans une assemblée où siégeaient des représentants de l’épiscopat et du clergé : « Notre Église est malade de trop prendre la pilule. Elle n’arrive pas à gérer sa propre créativité ». En d’autres termes il montrait comment l’invitation à « rentrer dans le rang » souvent faite à des groupes auteurs de nouvelles initiatives négligeait de fait un grand nombre d’expériences porteuses de sens[14].
Au plan du phénomène religieux en société, j’ai fait, de manière régulière, référence aux travaux de Danièle Hervieu-Léger, en particulier à un ouvrage, toujours stimulant, et d’une étonnante actualité[15]. Même s’il n’est pas possible, en un espace court, d’explorer les différents domaines des relations entretenues entre l’Église catholique et la société, nous pouvons néanmoins livrer certaines pistes à ce propos.
Quand nous analysons l’évolution des relations entre l’Église catholique et la société contemporaine, nous observons que le phénomène global est d’abord un processus de désaffiliation. C’est en ce sens que Danièle Hervieu-Léger parlait, dès le début de ce siècle, « d’exculturation du catholicisme » [16]. Elle l’a rappelé, de manière plus récente, à travers un ouvrage interpellant et stimulant publié avec Jean-Louis Schlegel[17]. Elle se référait à trois éléments majeurs : la dislocation de la société rurale, la révolution de la famille (notamment par l’accès libre à la contraception) et les mutations des sciences de la nature qui sont passées de la représentation d’un ordre immuable à l’analyse minutieuse d’un ensemble de hasards, de ratés, d’aléas et d’innovations. Il faut y ajouter, selon les deux auteurs, la modernité politique : celle-ci a mis hors-jeu la prétention de l’Église à dicter l’organisation de la société ou, à tout le moins, à lui donner un cadre moral unique. Rappelons que nous sommes ici face à la présentation d’une analyse rigoureuse, menée sans concessions, et non dans l’horizon du jugement moral.
Un autre élément de contexte, est la perte d’hégémonie culturelle. Comme l’expliquait l’historien et politologue Yann Raison du Cleuziou (cité en début d’article) lors d’un entretien avec le quotidien français L’Humanité : « Au début des années 1960, plus de 90 % des enfants étaient baptisés dans les trois mois après leur naissance. Cette forte empreinte rituelle sur la population a pris fin en une cinquantaine d’années. Un laps de temps extrêmement court par comparaison aux évolutions passées de la religion ». Nous observons alors que « le catholicisme se recompose avec ceux qui restent et ont un profil plus conservateur que ceux qui se sont détachés ». Ce qu’il nomme « le catholicisme observant »[18].
Dans le même quotidien il énonçait un constat plus large : « Cette tendance au durcissement du religieux dans la société française n’est pas proprement catholique : les jeunes prêtres portent aujourd’hui plus la soutane ; les jeunes filles musulmanes portent plus le voile que leurs mères ou leurs grands-mères ; les jeunes juifs portent plus la kippa… Dans une société de plus en plus séculière, le religieux minorisé s’intensifie en interne, et érige une frontière de plus en plus élevée avec le reste de la société pour protéger les conditions de la transmission. »
Cette tendance était également identifiée par Danièle Hervieu-Léger et Jean-Louis Schlegel[19]. Nous pouvons également l’identifier dans un conflit de générations après Vatican II : alors que leurs aînées et aînés ont tout fait pour sortir d’une religion très centralisée et sûre d’elle-même, leurs cadettes et cadets « cherchent les moyens de serrer les rangs » pour être plus visibles, notamment face aux musulmans et aux groupes évangéliques.
Pour analyser de manière plus complète l’évolution ecclésiale actuelle, nous observons que la crise des abus sexuels et spirituels révélés depuis une trentaine d’années a fait vaciller de manière profonde l’Église catholique. Non seulement parce qu’elle vient de l’intérieur du catholicisme, mais aussi parce que cette crise est universelle et systémique. Très affaiblie par une sécularisation intense due aux changements sociétaux de la seconde moitié du XXe siècle, l’Église apparaît, faute de réformes conséquentes, de plus en plus marginalisée vis-à-vis de la culture commune.
Certains y ont discerné l’entrée dans une sorte de stade terminal du catholicisme en quelques régions du monde. Ce n’est pas l’avis de Danièle Hervieu-Léger ni de Jean-Louis Schlegel ou Yann Raison du Cléziou : ce qui s’annonce est plutôt l’émergence d’un « catholicisme éclaté », dans lequel les liens affinitaires seront essentiels. Cette « Église catholique plurielle » ne signifie pas nécessairement sa fin, mais la difficulté de gestion des tensions et des conflits pour une institution obsédée par l’unité.
Par ailleurs, dans un autre cadre ecclésial, l’Église anglicane, la récente désignation d’une femme comme archevêque de Cantorbéry a amené des conférences épiscopales africaines entières à marquer leur distance, quitte à rompre totalement avec l’Église Mère, dans un ensemble de pratiques où se mêlent l’opposition à l’ancienne puissance coloniale et la prégnance d’une culture sociétale largement dominée par la figure patriarcale !
Dans le même ordre d’observations, que signifie la réaffirmation de la place centrale du prêtre, mâle célibataire, qui culmine dans un cléricalisme que les auteurs appellent la « maladie auto-immune du catholicisme »[20]. Qu’en est-il des femmes, souvent considérées à partir de la figure mariale fantasmée, confinées dans des rôles de servantes, ou essentialisées dans la figure du Soin et de la Fécondité, comme l’ont encore mis en évidence les propos du défunt pape François, lors de l’assemblée de Louvain-la-Neuve le 28 septembre 2024[21].
Ici j’observe, avec d’autres, que notre Église reste malgré tout marquée par cette crispation sur un modèle paternel fantasmé. Je renvoie de nouveau aux ouvrages déjà recensés et stimulants de Marie-Jo Thiel, médecin et éthicienne, professeure émérite de l’Université de Strasbourg[22]. Rappelons qu’elle met clairement en exergue l’importance de l’égalité fondamentale de tous les baptisés, femmes et hommes face à la sacralisation de la figure « sacerdotale ».
Cette figure est énoncée, dans une confusion de termes significative, si nous reprenons ici l’approche linguistique de Lakoff et Johnson, déjà présentée : il s’agit de la non distinction entre « iereus, sacerdos » (homme du sacrifice) et « presbuteros » (ancien, terme clairement utilisé dans le Nouveau Testament, en particulier dans les Actes des Apôtres et les Lettres pauliniennes).[23]
À la fin de leur ouvrage, rigoureux et sans concessions, ni Danièle Hervieu-Léger ni Jean-Louis Schlegel ne se prononçaient en 2022 sur l’avenir du catholicisme en France ou dans d’autres pays occidentaux : un « noyau solide d’observants » ou un ensemble de pratiques de sociabilité et d’hospitalité, comme on peut les observer à Taizé dans un contexte œcuménique, ou dans une abbaye bénédictine, pour ne prendre que ces exemples. Nous ne pouvons par ailleurs réduire la vie ecclésiale à un modèle uniforme, qu’il soit construit dans un cadre urbain ou périurbain, nos villages étant largement marqués par une culture globale.
La capacité de fédérer un ensemble d’initiatives, sans entrer dans un modèle sectaire et l’illusion d’un groupe de « purs », constitue sans aucun doute un enjeu majeur pour l’avenir du catholicisme dans nos pays occidentaux, et ailleurs. La capacité pour les responsables ecclésiaux de gérer les tensions, d’articuler la référence à une mémoire vive est sans conteste un défi dans chaque diocèse.
Quel peut être le lien entre l’engagement en société et cette mémoire vive ? De mon propre itinéraire de foi, dans la tradition chrétienne, même si elle a été dévoyée au fil des siècles, je soulignerai de quelle manière Jésus casse la division religieuse entre pur et impur. Il invite par ailleurs à ne pas faire de Celui qu’il nomme « son Père et notre Père », un Baal, une idole. La phrase « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » a été reprise par les trois évangiles synoptiques : elle fait référence à l’opposition des pharisiens à Jésus et à leur tentative de le prendre au piège[24]. Je retiens une interprétation livrée par deux prêtres célébrants dans des contextes différents : « Dieu n’est pas un César, et César n’est pas Dieu »[25]. Il y a ici l’énoncé d’une critique radicale de l’absolutisme des pouvoirs, l’affirmation de la primauté du service, texte que j’estime inspirant dans notre société, certes sécularisée, mais remplie d’idoles.
La dynamique évangélique mérite alors d’être pleinement assumée, en lien à d’autres, de croyances différentes, mais qui vivent la même aspiration à une vie humaine digne, qui s’engagent pour plus de justice, de paix, d’équité et d’égalité, d’attention active à notre Maison Commune, la Terre, alors que certains courants politico-religieux persistent à nier les bouleversements climatiques… Nous aurons l’occasion d’y revenir.
Joseph Pirson
[1] On en trouvera un compte rendu par Dominique Desclin aux pages 47-49.
[2] Pseudo Gaël Etzwane sur Facebook novembre 2025.
[3] Y. Raison du Cleziou, Qui sont les cathos d’aujourd’hui ? Sociologie d’un monde divisé, DDB 2014.
[4] Y. Raison du Cleziou, À la droite du Père, les catholiques et les droites de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 2022.
[5] George Lakoff, Mark Johnson (1985), Les métaphores dans la vie quotidienne, Éditions de Minuit, Propositions, Paris, 1985. (Titre original : Metaphors we live by, The University of Chicago Press, Chicago and London, 1980).
[6] Gérard Pirotton, V. https://gerardpirotton.be pour de plus amples informations sur ses travaux.
[7] Baptiste Erkes, Gérard Pirotton, Faire Front. Contrer la trumpisation des esprits, Altura/Luc Pire-Etopia, Coll. Courts-Circuits, Liège, Namur, 2025.
[8] Alain Touraine, Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Paris, Fayard, 1997.
[9] François Dubet, Le mépris. Émotion collective, passion politique, Paris, Seuil, La République des Idées, 2025.
[10] V. nt..72-75.
[11] F. Dubet, 111.
[12] Juliette Speranza, Nous sommes tous des minorités Paris, Éd. du Faubourg, 2025.
[13] Juliette Speranza, p. 9.
[14] J. Pirson, Une Église en débat au cœur du monde, dans notre bulletin de juin 2023, p. 23-34.
[15] Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Cerf, 1993.
[16] Daniéle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003.
[17] Daniéle Hervieu-Léger, Jean-Louis Schlegel, Vers l'implosion : Entretiens sur le présent et l'avenir du catholicisme, Seuil, 2022. Voir la recension dans notre bulletin de septembre 2022, p. 19-22.
[18] L’Humanité, 21 décembre 2024. Pour l’auteur, voir les notes précédentes pour les références à deux de ses ouvrages.
[19] Daniéle Hervieu-Léger, Jean-Louis Schlegel, p. 301-302.
[20] Daniéle Hervieu-Léger, Jean-Louis Schlegel, Vers l’implosion, p. 273-297.
[21] L’analyse proposée ici ne nie pas l’importance des engagements forts du défunt pape François en faveur de l’écologie, de la fraternité et de l’accueil des personnes et des communautés marginalisées, de ses critiques du capitalisme, et du cléricalisme dans l’Église.
[22] Marie-Jo Thiel, Plus forts car vulnérables. Paris, Salvator, 2023. Marie-Jo Thiel, La grâce et la pesanteur, Paris, Desclée De Brouwer, 2024
[23] Parmi les documents importants de Vatican II, la Constitution sur l’Église, Lumen Gentium, a distingué le « sacerdoce commun » des baptisées et baptisés du « sacerdoce ministériel « à la suite des Apôtres et des évêques », c’est-à-dire conçu comme ministère, comme service pastoral, non comme pouvoir sans limites, ce qui est notamment au cœur de l’opposition entre lefebvristes et tenants de Vatican II.
[24] Mc 12,17 ; Mt 22,21 ; Lc 20,25.
[25] Lors d’une célébration à Maredsous par le P. Christian van Zeebroeck, puis lors d’une célébration au Foyer de Charité à Ottrott en 2023, par Mgr Jean-Claude Boulanger en visite canonique.
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