Une introduction aux théologies queer : thème de la retraite annuelle de la CCL
Alain Fohal
Publié dans CEM n°150 (3/2026)
C’est à l’abbaye de Maredsous qu’une trentaine de membres de la Communauté du Christ Libérateur (CCL) se sont retrouvé.e.s un week-end de novembre dernier pour la traditionnelle retraite annuelle.
Le "travail" proprement dit commençant le samedi, la soirée du vendredi fut consacrée à (re)faire plus ample connaissance entre les membres des différentes antennes de l’association. Chacun.e fut invité.e à se présenter en s’identifiant à un animal. Nous avons ainsi eu droit à toute une gamme zoologique de petites et grosses bêtes, terrestres, aquatiques ou aériennes, avec à plusieurs reprises le rappel du totem reçu dans les mouvements de jeunesse. Et ensuite, il convenait bien sûr de célébrer nos retrouvailles autour d’une bonne Maredsous.
La retraite avait comme thème cette année : Introduction aux théologies queer et se voulait une immersion dans les théologies queer, en résonance avec nos vécus singuliers. Une approche incarnée prenant corps dans nos histoires, nos questions, nos désirs. Un temps pour nous souvenir que Dieu, loin des normes imposées, se tient là où nous sommes. La retraite fut animée par Patricio Araya Flores, un membre chilien de la CCL qui a beaucoup travaillé ce sujet pour son doctorat.
Au sens initial, le mot anglais « queer » signifie « bizarre ». Il devient ensuite une insulte à l’égard des lesbiennes, gays, personnes bisexuelles, trans ou intersexes. Puis, dans les années1980-1990, la communauté LGBTI+ s’approprie ce terme péjoratif qui devient alors symbole de résistance et de fierté. Désignant les personnes qui ne se reconnaissent pas dans les catégories traditionnelles de genre et de sexualité, il fonctionne comme un terme parapluie pour la diversité sexuelle et de genre, mais aussi comme une position politique de remise en question des normes établies et des structures de pouvoir (sociales, culturelles ou religieuses). Queer devient un outil pour dire : « Je ne rentre pas dans vos cases, et c’est très bien comme ça ».
L’existence des théologies queer est mal connue. Depuis plusieurs années, des personnes LGBT+ engagées dans la foi chrétienne proposent une relecture du message évangélique à la lumière de la théorie queer (notamment dans le monde anglophone). Cette approche questionne en profondeur la morale, les Écritures, les rapports de genre, notre manière de parler de Dieu, etc. Plurielles et en constante évolution, les théologies queer prolongent les théologies de la libération (dans lesquelles la CCL, née en 1974, s’est elle-même enracinée) et nous offrent des outils pour penser une Église réellement inclusive, à partir de nos vies et de nos luttes.
C’est donc tout naturellement que la première approche qui nous est présentée est une théologie queer de libération. Celle-ci cherche à intégrer pleinement les personnes LGBTI+ au sein de l’Église, en proposant une lecture inclusive et positive de la foi chrétienne. Elle s’attache à réinterpréter les textes bibliques (notamment les textes dits « de la terreur » utilisés pour condamner l’homosexualité), à défendre des droits comme le mariage pour tous, ou encore le ministère ecclésial pour tous. L’objectif est de permettre aux personnes LGBTI+ de devenir des membres à part entière de la communauté chrétienne, sans avoir à renoncer à leur identité. L’image pourrait être celle d’un grand parapluie sous lequel toutes et tous sont admis.e.s.
Une deuxième approche présentée, plus radicale, est la théologie queer de subversion. Celle-ci remet en question les fondements mêmes des structures et des discours ecclésiaux. Son postulat de départ pourrait être : « Et si l’Église était le problème ? ». Les théologien.nes qui se réclament de cette théologie critiquent les normes imposées au nom du « naturel » ou du « sain », et choisissent souvent de se situer en marge des institutions pour mieux interroger leur autorité et pour ouvrir de nouveaux lieux et formes d’être chrétien. Plutôt que de chercher une intégration, cette perspective vise à déconstruire les rapports de pouvoir au sein du religieux. Par exemple, refuser les règles de pureté, de genre et de morale imposée, trouver le divin dans l’ « impur » et le « contre-nature », transgresser les codes comme acte spirituel, célébrer la fluidité et le mouvant, dénoncer le lien entre christianisme, patriarcat et colonialisme, etc. L’image ici serait celle de la bourrasque qui retourne le parapluie.
Une dernière étape dans cette introduction aux théologies queer nous a fait découvrir la théologie de l’indécence de Marcella Althaus-Reid, une théologienne argentine queer (1952-2009).
Issue d’une famille modeste, elle connut la faim, la pauvreté extrême, les réalités de la survie quotidienne, mais aussi la solidarité entre les pauvres et les exclus. Ces expériences corporelles et économiques forgèrent sa sensibilité sociale et politique et deviendront plus tard la base de sa théologie du corps, du désir et de la justice. N’ayant pas accès au sacerdoce dans l’Église catholique elle se tourna vers l’Église méthodiste plus ouverte à l’ordination féminine. Dans sa quête théologique permanente, elle resta néanmoins fortement influencée par la théologie de la libération et travailla avec des groupes populaires et marginalisés. Après son mariage avec un Écossais, elle poursuivit ses études et recherches en Écosse où elle devint professeure en théologie contextuelle.
En 2000 elle publie « Indecent Theology » (La théologie de l’indécence), livre dans lequel elle soutient que la théologie classique s'est construite sur une idéologie de la « décence », structure de pouvoir patriarcale et hétérosexuelle qui impose une vision normative de la vie, de la famille et de la sexualité. Elle critique les oppositions binaires entre sacré et profane, pur et impur, homme et femme. Sa théologie invite à penser Dieu dans la complexité et la pluralité des corps et des amours humains. Pour elle, l’indécence n’est pas l’immoralité, mais c’est ce que la théologie ne supporte pas de regarder. L’extérieur du système, c’est l’endroit où l’esprit continue d’agir. L’indécence est le lieu où Dieu se dévêt du pouvoir pour devenir corps, désir et politique de libération. Dans un deuxième livre, The Queer God (Le Dieu Queer) (2003), elle propose une vision d’un Dieu en-dehors de l’ordre sexuel patriarcal, qui échappe aux catégories du pouvoir, qui habite les marges, les désirs et les contradictions. Beaucoup de théologiens de la libération, ne voient pas comment parler de Dieu peut passer par la sexualité. Mais pour elle, c’est justement là que se joue la libération : dans le corps et dans le désir.
Les théologies queer contemporaines adoptent une approche intersectionnelle et décoloniale, articulant genre, sexualité, race, classe et handicap dans une critique des structures religieuses. Elles reconfigurent les doctrines, les rituels et les institutions chrétiennes pour imaginer des formes de foi, de communauté et de corporéité plus inclusives et fluides.
Ce week-end intense s’est ainsi partagé entre moments d’échanges, de réflexion individuelle et collective, de prière, de balade et même d’atelier artistique, …
Aucune personne ne me semble être sortie « indemne » de cette retraite qui nous a fait approcher des théologies queer que souvent nous connaissions mal. Et moi-même, ainsi que d’autres membres, qui dans notre vie professionnelle avons connu sur le terrain latino ou autre des acteurs de la théologie de la libération, nous nous sommes sentis quelque peu déstabilisés à l’idée que la théologie de la libération, malgré tous ses attraits, manquait peut-être quand même de subversivité.
Alain Fohal (Communautés de Base)

