Publications

Rechercher les articles
par mot du titre ou mot-clé :

présentés par :

année et n° (si revue):

auteur :

Un débat sur l’ordination d’hommes mariés a passionné les lecteurs de La Croix

Pierre Collet
Publié dans HLM n°183 (3/2026)

Tout a commencé par la publication le 3 janvier dernier de l’article d’un prêtre, Marc Cholin, qui suggérait que pour pallier la pénurie de vocations sacerdotales, on ordonne des viri liberati, des hommes mariés retraités, libérés de l’éducation de leurs enfants, « à condition qu’ils vivent comme frère et sœur ». Quatre autres tribunes ont ensuite été publiées sur le sujet, de Clément, Véronique et Emmanuel Barré, d’Alejandro Perez, de Jean-François Chiron et de Marie-Jo Thiel, qui ont suscité près de 500 réactions de lecteurs sur le site et l’application de La Croix, plus une quarantaine de mails. Une remarquable synthèse en a été réalisée par la journaliste Sophie Gratelle dès le 17 janvier[1] dont nous faisons ici un bref résumé.

La proposition du Père Marc Cholin a déclenché une avalanche de réactions, plus de 250 commentaires, majoritairement indignés, témoignant d’un débat brûlant sur la place du mariage, de la sexualité et des vocations dans l’Église. N’hésitant pas à taxer cette idée de "choquante" et "irréaliste", la plupart des lecteurs dénoncent une méconnaissance de la vie conjugale et un mépris du sacrement du mariage. La phrase de l’auteur sur les femmes « comblées par la maternité » a particulièrement choqué : « C’est condescendant, pour ne pas dire insultant envers la condition féminine », écrit une lectrice. Pour beaucoup, cette proposition révèle une vision archaïque et culpabilisante de la sexualité. « Après avoir élevé leurs enfants, on annule le mariage pour sauver les vocations ? », ironise un commentateur. 

Des alternatives sont cependant avancées par les lecteurs qui vont de l’ordination des hommes mariés sans exigence de continence, comme dans les Églises orientales, à l’ouverture du sacerdoce aux femmes, en passant par le renforcement du rôle des laïcs.

Au-delà de la proposition, les commentaires révèlent un fossé entre clercs et laïcs : « Déconnexion totale avec la vie réelle », résume un lecteur.

La tribune suivante de Clément, Véronique et Emmanuel Barré s’intitule : « Ordonner des "viri liberati" est une idée maladroite ». Les auteurs en sont un prêtre, son frère et sa belle-sœur. Ils insistent sur un présupposé discutable qui « introduit de fait une hiérarchisation implicite entre les sacrements. En envisageant le mariage comme un état de vie compatible avec l’ordination sacerdotale, et non comme une vocation à part entière, on le relègue au rang de condition civile. Or, si le mariage est une "vocation naturelle", il reste un sacrement à part entière. […] C’est – à l’image du sacerdoce – un chemin de don total qui engage l’existence tout entière. »

Parmi d’autres arguments à propos de la formation de prêtres retraités et de leur supposée "sagesse" acquise avec l’âge et l’expérience, une autre objection leur paraît essentielle, très concrète : « Comment insérer des hommes mariés, souvent enracinés localement ? Quelle serait leur liberté d’action face à des paroissiens qu’ils connaissent depuis des années ? Comment garantir la mobilité apostolique, la disponibilité aux missions nouvelles… ? »

C’est un théologien habitué des chroniques de La Croix qui occupe la tribune suivante. Jean-François Chiron y pointe les imprécisions, les raccourcis voire les manques significatifs de l’appel du Père Cholin. Il demande en tout cas d’oublier le curieux conseil de "continence" : si la référence à ce genre d’interdit est habituellement saint Augustin, il convient de préciser que nous n’avons plus rien à voir avec son contexte culturel néo-platonicien. Même s’il est vrai que le magistère catholique se garde bien, aujourd’hui encore, de faire primer clairement la communion des époux sur la procréation…

Reconnaissant la qualité et la clarté de la réflexion proposée, plusieurs réactions à cette tribune mettent cependant en cause une communication très académique, idéaliste même, et aussi assez condescendante. Particulièrement dans sa critique de la tribune suivante, celle d’Alejandro Perez. Dirait-on aussi : inféodée ? 

La quatrième tribune est accordée à Alejandro Perez, un philosophe et théologien qui conteste d’emblée le manque d’ambition de la question : « Et si la pénurie de prêtres appelait autre chose qu’une réponse quantitative ? » Et de suggérer que d’autres approches sont possibles, comme celle qui consisterait à "déléguer" beaucoup de fonctions jusqu’ici réservées aux prêtres, en appelant pour cela au document final du dernier Synode : « il est temps de réaliser un discernement plus courageux de ce qui appartient en propre au ministère ordonné et de ce qui peut et doit être délégué à d’autres » (DF 74). Propositions à l’appui sur ce qui peut être délégué à son avis.

Il n’hésite d’ailleurs pas à citer Tertullien qui écrivait déjà au début du 3e siècle : « Là où ne siège pas un corps de ministres ordonnés, toi, laïc, tu célèbres l’eucharistie, tu baptises et tu es toi-même ton propre prêtre ; car là où il y a deux ou trois fidèles, là il y a une Église. » 

De nombreux commentaires saluent la démarche de Perez et la réforme profonde qu’elle appelle. « La pénurie de prêtres est un signe des temps », affirme-t-on. On y voit même « une chance pour que revive un christianisme plus vivant et solidaire. »

Vient enfin la contribution de Marie-Jo Thiel qu’il n’est plus besoin de présenter à nos lecteurs et qui va un peu dans le même sens : « Aborder la question des prêtres par le manque, c’est prendre à l’envers les besoins de l’Église. » Sa première insistance porte sur la diversité des charismes. « […] nous pousse à ne pas rester figés dans une certaine compréhension de la tradition, mais à traduire celle-ci pour aujourd’hui. Léon XIV l’a d’ailleurs rappelé avec force à la fin du récent consistoire en reprenant ce qu’il avait dit dans l’homélie de l’Épiphanie : Dieu se révèle et rien ne peut rester immobile. […] Quand Jésus appelle à le suivre, c’est la "sequela Christi", l’acte d’aimer le Christ, qui compte ; les modalités du témoignage rendu au Christ et à son Évangile sont immensément variables et, en dernière instance, elles se vivent dans l’intimité d’une vie. »

Il nous semble utile de partager intégralement la fin de cette contribution de Marie-Jo Thiel.

« Le célibat désigne un charisme qui convient à certains mais pas à d’autres. Le mariage est encore un charisme différent. Mais toutes les manières de suivre le Christ s’enracinent dans le baptême : aucune n’est supérieure aux autres et elles servent toutes l’unique Seigneur.

Alors ordonner au sacerdoce des hommes mariés, pourquoi pas ? Mais pourquoi leur interdirait-on de se remarier en cas de veuvage s’ils rencontrent une âme sœur ? N’est-ce pas un non-respect du charisme nuptial ? Car ce n’est pas le renoncement (au mariage, à la vie sexuelle) qui importe, mais la sequela Christi !

Et que faire des prêtres qui, après quelques années de ministère (une dizaine selon les études), prennent conscience qu’ils ne sont pas faits pour le célibat ? Le renvoi de l’état clérical n’est-il pas alors un désaveu du discernement ecclésial initial ? […]

Le Synode sur la synodalité, que Léon XIV reprend à son compte comme il l’a indiqué au consistoire des cardinaux ce mois-ci, a commencé cette réflexion. Celle-ci doit à présent engager tout le peuple de Dieu : de quels ministères l’Église a-t-elle besoin ? Comment sortir du cléricalisme et des excès de pouvoir ?

Avec le baptême de Jésus qui implique le nôtre, les cieux se sont ouverts : déchirures d’un enfantement qui dure, celui du peuple de Dieu, tout entier royal, sacerdotal et prophétique.

De fait, si le baptême en Christ est le fondement de toute structuration en Église, nul besoin de parler d’ouverture aux femmes : elles reçoivent le même Esprit que les hommes et sont appelées aux mêmes ministères, chacune et chacun selon les charismes qui lui sont propres.

On sait gré à Léon XIV de gouverner en comptant sur l’appui des cardinaux. Mais les consistoires ne devraient-ils pas intégrer des femmes ? Dans une authentique complémentarité : ni sexuelle ni genrée, mais entre tous les baptisés, hommes et femmes, jeunes et plus âgés, clercs et laïcs, tous appelés à suivre le Christ. »

Pour beaucoup de commentaires, cette dernière contribution marque une réelle avancée à cause de « la profondeur du propos » : « Il faut remonter aux racines pour aborder les besoins de l’Église. Le peuple de Dieu est multiple et protéiforme, hommes et femmes, qui devraient figurer côte à côte dans les consistoires. » La commentatrice rappelle que « la confusion genre-célibat-abstinence-chasteté est la grande coupable ».

Il est clair que, même si elle n’est abordée qu’épisodiquement dans ce dossier, la place des femmes doit devenir une revendication centrale, et même prioritaire. Un lecteur sceptique déplore : « Mais cette question maintes fois posée ne sert à rien car elle n’est pas entendue ». Plusieurs lecteurs expriment leur impatience face à un entre-soi masculin : « Si seulement ils ressentaient ce malaise ! »

Merci à La Croix de nous avoir offert ces riches échanges.

 

Pierre Collet (Hors-les-murs)

Notes :
[1] Ce dossier de la responsable du service Dialogue avec les publics est réservé aux abonnés de La Croix : https://www.la-croix.com/a-vif/le-debat-sur-l-ordination-des-hommes-maries-passionne-les-lecteurs-de-la-croix-20260116. Les lecteurs intéressés peuvent s’adresser à nous pour le recevoir.


retourner dans l'article


webdesign bien à vous / © pavés. tous droits réservés / contact : info@paves-reseau.be

Chrétiens en Route, Communautés de base, Démocratie dans l'Eglise, Evangile sans frontières, Hors-les-murs HLM, Mouvement Chrétien pour la Paix MCP, Pavés Hainaut Occidental, Sonalux