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Paroles déconcertantes, de Max Delespesse

Pierre Collet
Publié dans HLM n°91 (2/2003)

Max DELESPESSE, Paroles déconcertantes. , Pour un christianisme laïcisé, Éditions Luc Pire, Bruxelles 2002.

Est-ce notre époque un peu " déboussolée " qui provoque cette avalanche de réécritures d’une religion ou d’un christianisme enfin " crédible " ? Est-ce la rencontre, l’affrontement ou même le choc entre des cultures qui, heureusement, ne parviennent plus à se satisfaire de leurs traditionnelles affirmations identitaires et protectionnistes ? Ou est-ce tout simplement le désir d’appropriation, la révolte contre toutes sortes de pressions et de conditionnements idéologiques, le besoin de synthèse personnelle ? Après Maurice Bellet, Jean Kamp, Yves Burdelot, Gérard Fourez et beaucoup d’autres, qu’on a présentés récemment dans le bulletin, c’est un très beau livre que vient de nous offrir notre ami Max Delespesse. Non pas " un de plus ", mais une autre voix, un autre parcours, une autre foi, dont je lui sais gré de réveiller ma réflexion et de me donner à espérer.

" Que reste-t-il du christianisme ? Quel peut encore être son dynamisme de construction personnelle et sociale… ? " Et puisqu’il faut bien une porte d’entrée, et une clé pour ouvrir cette porte, et une motivation pour pénétrer à l’intérieur, tous ceux qui connaissent un peu Max ne s’étonneront pas que, pour lui, le mot qui recouvre toute cette démarche est celui d’ " Utopie ". Qu’on (re)lise par exemple son dernier livre, Testament d’un utopiste, publié en 2001 chez le même éditeur. Mais cette fois, Max a vraiment été plus loin en essayant de prouver non seulement la connivence ou la cohérence entre le christianisme et l’utopie, mais tout simplement leur identité originelle autant que leurs infidélités réciproques tout au long de l’histoire. Tentative de synthèse, et parfois un peu difficile, et qui, comme toujours quand on se plie à cet exercice, peut donner l’impression qu’on simplifie et qu’on réduit. Mais n’est-ce pas aussi en débarrassant le cœur de toutes ses scories qu’on le purifie … ?

Si le thème de l’Utopie nous paraît être le thème lancinant des écrits, de la réflexion, de la vie de Max, ce n’est évidemment pas sous ce nom qu’on le trouve dans la tradition chrétienne. Pour Max, il n’y a pas de doute : il s’agit bien là du " Royaume " qui fut sans doute le leitmotiv de toute la prédication de Jésus. Et de renouer avec cette vieille passion qui déboucha, en 1955, sur sa première publication : l’exégèse ! Une exégèse historique bien sûr, comme la plupart d’entre nous l’ont apprise. C’est dans ce cadre qu’il nous rappelle à juste titre qu’il serait tout à fait incohérent d’interpréter la plupart des textes du Nouveau Testament hors de leur contexte eschatologique, messianique et apocalyptique. On connaissait bien un certain nombre de " lieux " où cette clé était tellement indispensable : les thèmes du retour du Christ qui se fait attendre, de l’intransigeance morale, de l’opposition et de la contradiction des deux mondes, de l’au-delà, de la résurrection, … Mais il ne nous était pas toujours facile de structurer et surtout de hiérarchiser ces différents éléments pour en saisir la signification profonde. Et surtout nous n’avions peut-être pas assez conscience des sources de cette " originalité " chrétienne : d’avoir beaucoup travaillé ces dernières années dans le domaine de l’histoire comparée des religions (et de la laïcité), Max nous livre sa conviction et ses arguments d’une évidente influence du zoroastrisme de Cyrus sur le judaïsme après l’Exil et, à travers lui, sur les débuts du christianisme.

L’intérêt de tout ceci n’est guère difficile à démontrer : prédicateur de l’urgence, convaincu de l’imminence du changement et de la victoire sur le Mal, Jésus " inaugurait " littéralement, en paroles et en actes et ici-bas, ce " Royaume " ; convaincus d’un retour tout proche de leur Seigneur, les premiers chrétiens continuèrent dans la foulée à actualiser cette " Utopie ", en particulier par la mise en commun, l’accueil des pauvres et des étrangers, les conseils de virginité ou de célibat, etc… Cette insistance sur l’urgence, ici et maintenant, rend complètement insignifiante toute croyance en un au-delà individuel, et a fortiori une telle croyance qui deviendrait l’essentiel, le but, la seule raison de la vie terrestre. " Les courants du zoroastrisme, du judaïsme et du christianisme ont créé l’Histoire et, en même temps, nous ont conduits à mener la lutte apocalyptique dans l’immédiat ", ou encore : " L’eschatologie fait l’Histoire et la raccourcit au profit du ‘maintenant’ " .

C’est au départ de cette lecture biblique, de cette interprétation du temps comme " Histoire ", du sens et de la direction que nous donnons à nos existences, que Max postule l’existence de Dieu. Cela fait longtemps qu’il l’appelle " l’Intention ", exprimant clairement par là une transcendance, qui ne va plus de soi aujourd’hui, comme si on voulait se satisfaire de soi-même et de ses seuls possibles, mais aussi un vis-à-vis à qui nous sommes invités à répondre. Dans le milieu pluraliste où il évolue et où il estime indispensable de se tenir, il a cru nécessaire de lui donner ici un second nom, celui de " Souffle " : vie, courage de vivre, engagement, invention, recommencement, communication, durée, respect et silence… Gageons que si le mot n’avait été, ce dernier siècle, tellement galvaudé, déprécié, massacré, il l’aurait tout simplement appelé " Amour "…

À ce propos, j’ai quand même moins aimé les développements concernant l’histoire du dogme, en particulier christologique, et ses implications dans le dogme trinitaire. Les choses sont tellement compliquées et nous vivons dans une culture tellement différente de celle qui les a vus naître que les dogmes ont perdu, en effet, beaucoup de leur signification. Ils sont même, en droit, devenus insupportables à cause de leur prétention à définir et à clôturer la vérité. Mais ils méritent peut-être d’être remis en meilleure perspective : historique d’abord en élargissant l’étude aux autres traditions chrétiennes rapidement mentionnées et surtout à l’époque médiévale (en ce qui concerne la théologie du Saint-Esprit, par exemple), mais aussi en les confrontant aux découvertes des sciences humaines ; je persiste à croire qu’une interprétation constructive des traditions (et non de " la " Tradition) reste possible et serait enrichissante.

Deux petits chapitres abordent la question de l’éthique et de la mystique. On ne s’étonnera pas de ce que le premier insiste à nouveau sur l’intuition fondamentale chez Jésus de la " proximité du Royaume ", et donc sur l’urgence, l’exigence et la responsabilité. Aux siècles suivants, des Églises chrétiennes ont adapté leur éthique aux circonstances, au retard et à la " durée ". Ce fut le cas pour le divorce et le remariage, par exemple. Appel est donc adressé à l’Église catholique pour qu’elle en fasse autant, pour qu’elle accorde un minimum d’attention à la réalité vécue. Et on aurait pu ajouter : à la conscience !

Et tout le reste relève du mythe ! Quoi qu’il en soit d’une définition exacte du " mythe ", littéraire, anthropologique, religieuse, que sais-je ?, ce qui est ici visé paraît assez clair : il s’agit de toutes ces explications non rationnelles dont nous nous servons pour donner du sens (ou des sens) à ce que nous rencontrons. La vieille opposition du muthos et du logos. " À mon sens, les mythes ont porté jusqu’à nous une vérité plutôt qu’ils ne l’ont oblitérée, mais il nous appartient de la décrypter ". Mais on sait aussi à quel point ces mythes, bien avant de devenir des dogmes et qui n’arrangera rien, n’ont pas véhiculé que la paix, la sérénité, l’amour : ils ont été capables du pire à côté du meilleur. Ainsi, pour Max, les mythes fondateurs des religions (des cultures, des civilisations, des nations, …) sont par essence identitaires, protectionnistes et donc meurtriers. Ils l’ont toujours été, depuis Josué à la conquête de la " Terre Promise ", depuis l’Hégire de Mohamed et, depuis les Croisades chrétiennes de toutes sortes et contre tout le monde. Ils le sont peut-être aujourd’hui plus que jamais, avec les colonies juives en Cisjordanie, la Jihad de Ben Laden ou les positions vaticanes sur la démographie ou le préservatif. Un débat au Forum Social Européen, il y a quelques semaines à Florence, prétendait même que les mythes des monothéismes étaient plus dangereux encore que les autres ! Il est grand temps de les décrypter, de les remettre à leur place, et de leur substituer un mythe universel, un mythe d’avenir, un mythe de " faîte " plutôt que de fondation. Et qui serait bien sûr un mythe de construction de la société, et surtout pas une " histoire sainte ". Ou alors sainte parce que humaine et sociale, parce que chez Jésus c’est le sacré de l’homme qui a remplacé le sacré du sabbat ! Et nous revoici à notre point de départ : l’Utopie ou le Royaume.

Et il faudrait continuer longuement à rendre compte de bien des aspects de la foi rencontrés dans cet ouvrage. Ce qui m’a le plus intéressé, sans doute parce que c’est de cela qu’on a le plus besoin, c’est l’effort de cohérence. Avec en plus l’impression qu’on pourrait encore aller plus loin, par exemple entre nous mais aussi dans le dialogue avec les sciences humaines.

Est-ce à dire que tout ce que propose Max est définitivement assuré ? Lui-même n’oserait sans doute pas le certifier, rappelant si souvent qu’il s’agit de son parcours personnel et des priorités qu’il a mis des décennies à organiser. Mais il y a sûrement une bonne part de vérité dans ce parcours et on y trouve une telle passion pour le cœur du message de Jésus, une telle attention pour les femmes et les hommes bien concrets d’aujourd’hui, et une telle ténacité à nous convaincre de nous engager dans ce " mythe de l’Utopie " … qu’on a bien envie de le suivre ! " Paroles déconcertantes " ? Pas pour moi en tout cas : avec un autre instrument sans doute et en suivant parfois une autre ligne de la partition, j’ai vraiment le sentiment de jouer dans le même " concert ". Et vous ?

Pierre Collet (Hors-les-murs)


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